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Yazid s'empare du Califat

Avant de mourir, Mu'âwîyah réussit à aplanir les difficultés et à transférer le pouvoir et la présidence de l'Etat Islamique à son fils Yazid, après avoir brisé la résistance de l'opposition à son projet, moyennant argent, ruse et terreur. Mais malgré ce travail énorme accompli par le fondateur de la dynastie omayyade, le nouveau pouvoir se sentait mal assuré, et Yazid savait qu'il lui était difficile de se faire admettre et de défier les valeurs et les principes de la Umma, laquelle fut éduquée par le Prophète dans l'amour et le respect des Ahl-ul-Bayt, et dans laquelle ce dernier avait insufflé une âme "civilisationnelle" spécifique et des valeurs politiques particulières. La Umma, ou une partie d'elle tout au moins, connaissait donc les qualités de l'Imam al-Hussayn et les défauts de Yazid, elle distinguait clairement la personnalité de celui qui devrait la guider, savait quels étaient ses droits et ses devoirs, et refusait par conséquent la tyrannie de ce régime héréditaire que les Omayyades s'obstinaient à lui imposer.

La Umma venait de vivre vingt ans sous un régime autoritaire et despotique, basé sur un parti unique, le parti des Omayyades, qui s'était emparé seul du pouvoir, des biens des Musulmans et de l'administration de l'Etat. Cela a suffit pour que les Musulmans éprouvent un sentiment de révolte contre ce régime qui semblait maintenant vouloir se perpétuer par un système dynastique et héréditaire, et qu'ils se décident à destituer ce nouveau calife (Yazid) imposé par son père et son prédécesseur (Mu'âwîyah).

Pour se sortir de cette longue situation difficile de crises, de terreur, de domination politique et de corruption interminable, il était naturel que les mécontents se mettent à la recherche d'un leader révolutionnaire capable d'apporter un changement radical, d'un dirigeant prestigieux capable d'affronter le pouvoir établi et d'un homme de foi et de principes susceptible de mettre fin à la corruption et de rétablir les valeurs de l'Islam. Or, à cette époque-là, personne ne pouvait se mesurer à la personnalité d'al-Hussayn pour assumer un rôle aussi difficile.

Al-Hussayn était le petit-fils du Prophète, le fils de l'Imam 'Ali, le maître de Quraich et le meilleur de ses contemporains par son savoir, sa piété, sa compétence et sa morale. C'était un homme de notoriété publique; aucun Musulman n'ignorait sa haute position, et personne ne méconnaissait sa personnalité. Courageux, tout le monde se rappelle le ferme refus qu'il opposa à Mu'âwîyah lorsque celui-ci obligea les Musulmans à prêter serment d'allégeance à son fils Yazid qu'il avait désigné pour sa succession.

Yazid lui-même était conscient de toutes ces qualités qui faisaient d'al-Hussayn le danger numéro un pour son pouvoir. Aussi concentrant sa pensée et ses craintes sur la personne d'al-Hussayn. Dès les premiers jours de son accession au pouvoir, il écrivit à Walîd Ibn 'Otbah Ibn Abi Sufiyân, gouverneur omayyade de Médine, une lettre dans laquelle il lui demanda:

«Convoque al-Hussayn, 'Abdullah Ibn 'Omar et Ibn al-Zubayr; et obtiens d'eux coûte que coûte leur serment d'allégeance (à mon califat). Ne les relâche pas avant de l'en avoir obtenu...».1

Al-Walîd ouvrit la lettre. Il y lut l'annonce de la mort de Mu'âwîyah et de la proclamation de Yazid comme Calife, ainsi que la mission politique difficile que ce dernier lui confiait. Il garda secret le contenu de la lettre, et il se donna un délai de réflexion. Après quoi il décida de consulter Marwân, une personnalité omayyade influente. Il le convoqua, lui fit part de l'ordre de Yazid et lui demanda comment agir avant que les choses ne s'aggravent et que la situation ne deviennent incontrôlable. Marwân ne voyait d'autre façon d'agir que le recours à l'effet de surprise et à la terreur. Il exposa ainsi son point de vue:

«Je pense que tu dois les convoquer maintenant et leur ordonner de prêter serment d'allégeance à Yazid. S'ils obtempèrent, je les laisse tranquilles; et s'ils refusent, je les décapiterai avant qu'ils ne sachent la mort de Mu'âwîyah; car s'ils l'apprenaient, chacun d'eux irait de son côté pour s'opposer au califat de Yazid et pour se proclamer soi-même calife. Quant à Ibn 'Omar, il ne se battrait pas, et il n'aimerait pas commander la Umma, sauf s'il y était poussé involontairement».2

Al-Walîd accepta le plan et «envoya à al-Hussayn et à Ibn al-Zubayr un messager adolescent, 'Abdullah Ibn 'Omar Ibn 'Othman, pour leur demander de venir immédiatement chez lui. Le messager les trouva assis dans une mosquée. Il leur fit part du message d'al-Walîd leur demandant de se rendre immédiatement chez lui (à une heure où habituellement il ne recevait pas), et il attendit la réponse. Les intéressés lui dirent: "Va-t-en, nous viendrons tout de suite"».3

«Cette convocation est singulière!», pensaient al-Hussayn et son Compagnon. «Que veut al-Walîd?»

Les deux hommes pressentirent la gravité de la situation et devinèrent que quelque chose de nouveau venait sans doute de se produire. Sinon pourquoi cette convocation inhabituelle?! A cette heure indue?

«Ibn al-Zubayr confia son inquiétude à al-Hussayn: "Que veux-il de nous à cette heure où il ne reçoit pas normalement?"

- "Je pense que leur tyran (Mu'âwîyah) est mort, et qu'il (al-Walîd) nous convoque pour obtenir de nous la prestation de serment d'allégeance avant que la nouvelle ne se propage publiquement", répondit al-Hussayn.

- "Je ne penserais pas autrement", acquiesça Ibn al-Zubayr, avant d'ajouter: "et que vas-tu faire?"

- "Je vais maintenant rassembler mes hommes afin de les poster prés de la porte avant d'entrer chez lui", dit al-Hussayn.

- "Mais j'ai peur pour toi. Si tu entres chez lui...", s'inquiéta al-Zubayr.

- "Je n'irai le voir qu'en étant à même de refuser (la prestation de serment d'allégeance)", le rassura al-Hussayn».4

C'est donc dans cet esprit de confrontation et de défi courageux et avec une détermination inébranlable qu'al-Hussayn décida dès le début de faire face au pouvoir corrompu et illégitime de Yazid. Car il était conscient des conséquences désastreuses incalculables de la désignation de Yazid à la tête de la direction des affaires et de l'administration de la Umma. Il connaissait parfaitement Yazid et savait pertinemment ce qu'il valait politiquement, moralement et spirituellement. Il fallait absolument l'empêcher de s'emparer du titre de la légitimité qu'il s'efforçait d'obtenir par tous les moyens. L'Imam al-Hussayn savait qu'il n'avait pas d'autre alternative pour l'en empêcher, que le sabre, la révolution, le jihad et le sang.

Aussi convoqua-il ses frères, ses proches parents et son entourage. Trente hommes décidèrent de l'accompagner chez al-Walîd. Lorsqu'ils y arrivèrent al-Hussayn plaça ses hommes de sorte qu'ils pouvaient observer la réunion et intervenir à tout moment, car il n'ignorait pas que la malhonnêteté et la traîtrise étaient le fort des Omayyades. Aussi dit-il à ses compagnons: «Si je vous appelle ou que vous entendez ma voix s'élever, venez tous dans ma direction. Autrement, restez à vos places jusqu'à ce que de revienne».5

Il entra chez al-Walîd, près duquel il vit Marwân Ibn al-Hakam. Lorsque le gouverneur de Médine lui demanda, comme il l'avait prévu, de prêter serment d'allégeance a Yazid, al-Hussayn dit: «Émir! La prestation de serment d'allégeance ne doit pas être faite en secret. Si tu appelles les gens demain (pour cette affaire), appelle-moi avec eux».

Marwân Ibn al-Hakam s'empressa d'intervenir sur un ton d'avertissement et de menace: «Non, Emir! N'accepte pas! Récuse son prétexte! S'il persiste à refuser je le décapiterai».

Al-Hussayn se fâcha et dit à ce dernier: «Malheur à toi, fils de Zarqâ. Tu veux me décapiter! Par Dieu tu as menti et tu t'es rendu mesquin».

Puis s'adressant à al-Wâlid, il dit: «Emir! Nous sommes la famille du Prophète, le métal du Message et le lieu de fréquentation des Anges. C'est par nous que Dieu a débuté (le Message) et c'est par nous qu'IL (l')a achevé. Par contre Yazid est un libertin qui ne cache pas son libertinage, un alcoolique et un assassin de l'âme6 que Dieu interdit de tuer. Quelqu'un comme moi ne saurait donc prêter serment d'allégeance à quelqu'un comme lui. Vous et nous, (nous) allons attendre pour voir lequel d'entre nous est le plus en droit de prétendre au Califat».

Ayant exprimé clairement et sans détour son intention, al-Hussayn sortit. Marwân se fâcha et dit à al-Wâlid: «Tu m'as désobéi!» Ce dernier répondit: «Malheur à toi! Tu m'as conseillé de perdre ma religion et ma vie. Par Dieu je n'accepterais pas la possession de tout ce bas-monde contre l'assassinat d'al-Hussayn. Par Dieu je ne pense pas que quelqu'un puisse rencontrer Dieu avec une balance légère,7 s'il a sur la main le sang d'al-Hussayn; Dieu ne le regardera pas et ne l'innocentera jamais. Il subirait une douloureuse torture».8

L'Imam al-Hussayn retourna auprès des siens, plus que jamais déterminé à mener le jihad et à déclarer la révolution en faisant de la Mecque sa base de départ et le champ d'action de son mouvement.

  • 1. Ibn al-Athîr, Tom. IV, p. 14
  • 2. Ibn al-Athîr, Tom. IV, p. 14
  • 3. Ib. Ibid.
  • 4. Ib. Ibid.
  • 5. Ibn al-Çabbagh al-Mâlikî, "Al-Fuçûl al-Muhimmah", p. 182.
  • 6. Allusion aux nombreux versets coraniques interdisant de tuer une âme innocente. Par exemple: «Ne tuez pas l'âme que Dieu a interdit de tuer» (Coran, XVII, 33), «Celui qui a tué un homme qui lui-même n'a pas tué (...) est considéré comme s'il avait tué tous les hommes...» (Coran, V, 32)
  • 7. Bilan positif des actions (ou avec peu de péchés)
  • 8. Ibn Tâwûs, "Maqtal al-Imam Hussayn", p. 10-11

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