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Vers Karbalâ'

Avant le retournement de la situation à Kûfa, et alors que l'enthousiasme et l'ardeur populaires des Kufites pour la cause d'al-Hussayn et sa venue dans cette ville, étaient à leur zénith, Muslim Ibn 'Aqil avait écrit à son cousin pour confirmer la volonté réelle de la population de défendre sa Révolution et de la soutenir.

Al-Hussayn n'attendait que cette lettre pour quitter la Mecque et entrer dans la phase active da sa Révolution. Aussi, dès qu'il reçut le message de Muslim, il rassembla ses femmes et enfants, ses neveux et nièces, ainsi que ses cousins, et s'apprêta à quitter la ville en direction de Kûfa. Mais ses amis, ses partisans et ses proches tentèrent là encore de le dissuader d'entreprendre ce voyage en arguant des différents inconvénients que représentait une entreprise aussi incertaine. Mais al-Hussayn resta inébranlable. Pourtant, ceux - comme 'Omar Ibn 'Abdul Rahmân Ibn Harith Ibn Huchâm, Muhammad Ibn al-Hanafiya (le frère d'al-Hussayn), 'Abdullah Ibn 'Abbas (son cousin) et 'Abdullah Ibn Ja'far al-Tayyâr - qui lui conseillaient avec tant d'insistance d'abandonner ce projet plein d'embûches, n'étaient pas n'importe qui; ils savaient ce qu'ils avançaient et connaissaient bien la gravité de la situation d'al-Hussayn.

Leurs craintes n'étaient pas passionnelles, mais bien réelles et bien fondées. Et mieux, al-Hussayn le savait très bien lui aussi. C'est pourquoi lorsqu'il refusait de répondre positivement à leurs conseils, il n'essayait guère de récuser leurs arguments, et encore moins de les contredire. Seulement, il leur opposait une vision différente de la situation et de la mission qu'il devait accomplir.

En fait, mis à part leur crainte sentimentale compréhensible pour sa vie, ses proches amis appréhendaient deux dangers objectifs concernant l'avenir de sa cause qui était également la leur:

1- Ils avaient peur que la Umma perde la direction missionnaire - par la perte d'al-Hussayn - et que cela crée un vide doctrinal qui permettrait au pouvoir de Yazid de mener à sa guise le destin des Musulmans et l'avenir du Message. Cette appréhension transparaît dans les propos que 'Abdullah Ibn Muti' adressa à al-Hussayn, en guise de mise en garde, lorsque ce dernier était venu lui faire ses adieux avant son départ:

«S'ils te tuaient, ils ne craindraient plus personne après toi. Et, par Dieu, l'immunité de l'Islam serait violée».1

2- Evaluant la victoire en termes de prise de pouvoir et de triomphe militaire, ils craignaient que l'entreprise d'al-Hussayn ne puisse pas assurer dans les circonstances actuelles une telle victoire.

En revanche al-Hussayn ne considérait pas les choses en politicien ni en un simple homme politique avisé, mais en missionnaire ayant vécu dans le giron du Messager de Dieu et de l'Imam 'Ali, élevé dans une atmosphère de révélation et de prédiction, et investi d'une mission divine en tant qu'héritier du Prophète, continuateur de son action, et gardien du Message qu'il avait apporté. Il se préoccupait moins de l'issue immédiate de sa Révolution que de l'avenir d'un Message qui devrait s'étendre au restant de la vie de l'humanité.

Ainsi, alors que les proches et les partisans d'al-Hussayn pensaient que sa présence constituait dans les circonstances actuelles une nécessité historique, al-Hussayn, lui, pensait que c'étaient le sacrifice de sa vie et son martyre qui s'imposaient et qui marquerait bénéfiquement tout l'avenir de la Umma. Alors qu'ils pensaient que l'incapacité d'al-Hussayn de balayer actuellement le régime omayyade par la force armée, devait l'inciter à reculer et à renoncer à la confrontation, al-Hussayn, lui estimait que faute de force armée et de solution militaire, il devait offrir son sang et sa vie, dont les échos traverseraient les horizons de l'histoire et susciteraient pour toujours l'esprit de martyre qui ébranlerait les trônes de tous les tyrans à venir et dont il voyait l'incarnation actuelle dans le régime omayyade.

En un mot, alors que les interlocuteurs et amis d'al-Hussayn ne voyaient la victoire qu'en termes de conquête militaire, al-Hussayn, lui, considérait que la seule victoire valable consistait à ce moment-là à défendre à tout prix la vérité et à réorienter la marche de la Umma vers la voie que le Prophète lui avait tracée.

On comprend dès lors pourquoi les raisonnements tenus par les interlocuteurs d'al-Hussayn qui lui demandaient de renoncer à sa marche vers Kûfa, et les réponses qu'il leur donnait paraissaient se situer sur deux ondes tout à fait différentes, et traduisaient en fait, la différence profonde des soucis et des préoccupations respectives des deux parties.

Ainsi lorsque 'Abdullah Ibn Ja'far al-Tayyâr obtint de 'Amr Ibn Sa'ïd Ibn al-'Âç, représentant de Yazid à la Mecque la promesse de ne pas inquiéter al-Hussayn s'il restait dans cette ville, et qu'il parla de cette promesse à l'intéressé, celui-ci (al-Hussayn), lui dit:

«J'ai fait un rêve dans lequel j'ai vu le Messager de Dieu, et reçu de lui l'ordre de faire quelque chose que je vais exécuter jusqu au bout».

Lorsque son interlocuteur lui demanda quelle était la teneur de ce rêve, il répondit:

«Je n'en ai parlé à personne, et je n'en parlerais pas jusqu'à ce que je rencontre mon Seigneur».2

Il est clair qu'al-Hussayn loin de se soucier d'avoir la vie sauve, était conscient du sort qui l'attendait, et se préparait à affronter courageusement le destin que son grand-père et son père lui avaient prédit.

Et lorsque 'Abdullah Ibn al-Zubayr le conjura de ne pas quitter la Mecque pour Kûfa, il lui répondit:

«Mon père m'a dit qu'elle (la Mecque) aura un bouc3 par lequel on violera son immunité (de cette ville). Or, je ne voudrais pas être ce bouc».4 Et d'ajouter:

«Par Dieu j'aimerais mieux être assassiné à un empan de la Mecque qu'à l'intérieur (de cette cité); et à deux empans d'elle, qu'à un empan5. Par Dieu, même si j'étais dans le nid de l'une de ces chouettes, ils6 m'en sortiraient pour obtenir de moi ce qu'ils veulent».7

Al-Hussayn quitta la Mecque, le 8 Thil Hijja de l'an 60 hégirien et prit le chemin de Kûfa. Le gouverneur de Hejâz, 'Omar Ibn Sa'ïd Ibn al-'Âç, ayant appris la nouvelle de son départ, envoya quelques hommes à sa poursuite pour lui couper la route. Une échauffourée eut lieu entre les deux parties, et les hommes de 'Omar Ibn Sa'ïd furent contraints de rebrousser chemin.

Alors qu'il poursuivait sa route, al-Hussayn rencontra le célèbre poète arabe (al-Farazdaq) et lui demanda de lui donner une idée de la situation en Irak lors de son départ. Le poète répondit:

«Les gens y sont avec toi de coeur, mais leurs épées sont plutôt du côté des Omayyades. Après tout, le destin se décide au Ciel, et Dieu fait ce qu'IL veut».

Al-Hussayn acquiesça:

«Tu as raison. Le destin est entre les mains de Dieu, et IL fait ce qu'IL veut. Chaque jour notre Seigneur prend la Décision qu'IL juge bonne. Si cette Décision coïncide avec ce que nous aimons, nous remercions Dieu pour Ses bienfaits. C'est Lui qui est notre Soutien. Et si la Décision ne coïncidait pas avec notre souhait, nous n'aurions pas commis une transgression, tant que notre intention est de servir la vérité, et que la crame révérencielle nous habite».8

Cet avertissement n'a pas découragé al-Hussayn de continuer son avance en direction de Kûfa. Au fur et à mesure qu'il progressait, son cortège grossissait, et à chaque point d'eau où il s'arrêtait, il voyait des bédouins venir se joindre à lui.

Lorsque 'Obeidullah Ibn Ziyâd, le gouverneur de Kûfa fut mis au courant de la marche d'al-Hussayn sur sa ville, il mobilisa ses hommes et établit un plan en vue d'arrêter ou d'entraver cette marche qui, si elle arrivait à destination, pourrait menacer tout le pouvoir omayyade. Il confia l'exécution de son plan au directeur de sa police, Huçine Ibn Namir al-Temimi. Celui-ci rassembla ses hommes et choisit pour quartier général une position stratégique située sur l'itinéraire qu'al-Hussayn suivrait pour venir à Kûfa. Cette position dont il fit son quartier général s'appelait al-Qadisiyya. Il établit une ligne militaire entre Qadisiyya et Khaffan, et une autre entre Qadisiyya et Qatqatâna, et étendit la présence de ses forces jusqu'à la montagne de La'la'.

Al-Hussayn s'approchait de plus en plus de son objectif. Lorsqu'il arriva à un endroit qui s'appelait al-Hâjir, il écrivit une lettre à l'intention des Kufites, leur annonçant son arrivée imminente et exaltant leur ardeur révolutionnaire. Il confia ce message à un compagnon, Qaïs Ibn Mes-her al-Çaydâwi, lequel se hâta en direction de Kûfa. Mais sa mission ne put être accomplie, car il fut arrêté par les forces de Huçine, disséminées aux environs de Qadisiyya, et conduit à 'Obeidullah Ibn Ziyâd, lequel lui demanda de monter à la tribune et d'injurier al-Hussayn. Fidèle inébranlable d'al-Hussayn, il monta sur la tribune, et au lieu de proférer des injures à l'encontre de ce dernier, il appela les gens à le soutenir, et attaqua courageusement et violemment 'Obeidullah Ibn Ziyâd. Celui-ci ne put supporter ce camouflet et ordonna qu'on le jette du haut du Palais jusqu'à ce que la mort s'en suive.

Alors que la situation de ses partisans (d'al-Hussayn) continuait à se dégrader à Kûfa après l'assassinat de Muslim Ibn 'Aqil, de Hani Ibn 'Urwah et du dernier messager qu'il venait d'envoyer, al-Hussayn n'en sut rien. Aussi dépêcha-t-il un nouveau messager, 'Abdullah Ibn Yaqter9

pour s'informer de la situation. Entre temps, al-Hussayn apprit à al-Tha'labiya le sort tragique de Muslin Ibn 'Aqil. Mais il était trop tard pour sauver le nouveau messager, lequel tomba lui aussi aux mains des soldats de Huçine près de Qadisiyya et fut conduit à 'Obeidullah Ibn Ziyâd qui lui demanda, comme il l'avait fait avec son prédécesseur, de monter sur la tribune et d'injurier al-Hussayn.

Mais comme son prédécesseur, 'Abdullah Ibn Yaqter monta sur la tribune pour injurier 'Obeidullah et annoncer l'arrivée prochaine d'al-Hussayn. 'Obeidullah, excédé là encore, ordonna qu'on lui réserve le même traitement qu'avait subi son prédécesseur. Il fut ainsi jeté du haut du Palais. Et comme il présentait encore quelques signes de vie après sa chute, un bourreau lui donna le coup de grâce en lui coupant la tête d'un coup d'épée. Quand al-Hussayn apprit cette dernière nouvelle, il rassembla sa famille et ses compagnons et leur dit:

«Nos partisans nous ont abandonnés. Ceux qui veulent s'en aller, peuvent le faire. Ils n'ont pas d'obligation envers nous».

Tous ceux qui avaient rejoint le cortège sur la route, se dispersèrent à gauche et à droite, et il ne resta avec al-Hussayn que ceux qui l'accompagnaient depuis la Mecque.10

Al-Hussayn passa cette nuit de deuil et de désolation à penser à ses partisans tragiquement assassinés au champ d'honneur, et à réfléchir sur l'avenir de son mouvement et de la Umma. A l'aurore; le cortège se mit en marche, traversant les sentiers arides du désert, cheminant vers un avenir inconnu et confiant son sort entre les mains de Dieu.

Cette marche pénible et angoissante se poursuivit jusqu'à ce que le soleil se soit éclipsé. Le cortège parvint alors à un endroit appelé Charâf. On y passa la nuit. Le lendemain matin, al-Hussayn et ses compagnons reprirent leur marche, et au fur et à mesure qu'ils avançaient, le soleil cuisant de midi devenait insupportable. L'un des marcheurs vit de loin de grandes surfaces noires et aperçut de vagues mouvements. Croyant voir s'approcher les fermes et les dattiers d'Irak, il s'écria: «Allahu Akbar». Tout le monde fit de même.

En fait il ne s'agissait ni d'arbres ni de fermes, mais d'unités militaires en marche, des soldats, des chevaux, des lances, des drapeaux... tramant une mer de poussière.

Grande fut la surprise pour al-Hussayn et ses compagnons trop peu nombreux et non préparés. Comment livrer bataille dans un terrain découvert contre cette grande armée venue vers eux de Qadisiyya?

Après concertation, on décida de se retrancher sur un mont qui se trouvait près de leur position. Dès qu'ils firent mouvement vers cet objectif, l'armée ennemie, forte de mille hommes et commandée par al-Hor al-Riyâhi, se précipita vers ce même objectif stratégique, malgré la chaleur infernale du soleil, la fatigue et la soif dont souffraient les hommes et les chevaux. Al-Hussayn et ses compagnons réussirent cependant à y arriver les premiers; mais ils furent rejoints presque au même moment par l'armée de Hor. Tout en ordonnant à ses hommes de défendre leurs positions, al-Hussayn, voyant les soldats et les bêtes de l'armée ennemie dans un état d'épuisement et de fatigue manifestement insupportables, leur offrit à boire.

Après ces quelques minutes de repos et de rafraîchissement, al-Hussayn constate que c'était l'heure de la prière de Midi, appela tout le monde11 à se diriger vers la Mecque pour la prière. Après l'Appel à la Prière, lancé par l'un de ses hommes, il fit un prône dans lequel il expliqua ses principes à l'Hor et à ses soldats, leur rappela le contenu de leurs messages de soutien, et leur demanda de respecter leurs paroles et leurs promesses.12 Tout le monde garda le silence, et personne ne répondit à ce rappel. Al-Hussayn conduisit la prière et les deux camps prièrent derrière lui. Après quoi, les deux troupes restèrent face à face, mais sans aucun geste de provocation.

Plus tard al-Hussayn accomplit la prière de l'Après-midi et s'apprêta à partir avec ses hommes. Il fit un deuxième discours à l'intention de l'adversaire et vida en guise de rappel deux sacoches pleines de lettres que les Irakiens lui avaient envoyées pour le prier de venir les diriger. Mais al-Hor ne fléchissait pas et entendait empêcher al-Hussayn de poursuivre sa route vers Kûfa. Il lui déclara qu'il avait reçu l'ordre de le conduire à Kûfa et de ne pas le lâcher avant de l'amener à 'Obeidullah.

Al-Hussayn lui dit: «Mais tu seras mort avant d'y arriver». Et il ordonna à ses compagnons: «Partons». Ses hommes enfourchèrent leurs montures et attendirent que les femmes et les enfants fussent prêts au départ. Là, al-Hor et ses soldats leur barrèrent la route. Al-Hussayn perdit patience, se fâcha contre al-Hor et lui dit:

- «Que veux-tu?»

- «Je veux te conduire au gouverneur, 'Obeidullah», répondit-il.

- «Alors, par Dieu je ne te suivrai pas», jura al-Hussayn.

- «Alors, par Dieu je ne te quitterai pas», rétorqua al-Hor.

Alors que les échanges de propos devenaient de plus en plus virulents, al-Hor finit par se montrer plus conciliant et proposa un compromis au petit-fils du Prophète en lui disant: «Je n'ai pas reçu l'ordre de te combattre, mais seulement de ne pas te quitter jusqu'à ce que tu acceptes de me suivre à Kûfa. Si tu refuses de le faire, alors prends n'importe quel chemin, pourvu qu'il ne te conduise ni à Kûfa ni à Médine. Accepte ce compromis provisoire entre nous jusqu'à ce que j'écrive au gouverneur 'Obeidullah. Peut-être Dieu m'évitera-t-IL de faire quoi que ce soit contre toi...».

Al-Hussayn accepta le compromis et prit une route qui se situait à gauche de celle qui conduisait à Qadisiyya. Al-Hor lui dit encore: «Ô al-Hussayn, je te rappelle encore de penser à ta vie, car j'affirme que si tu combats, tu seras tué».

«Crois-tu pouvoir me faire peur de la mort?, lui répondit al-Hussayn. Seriez-vous donc si sinistres pour m'assassiner? A cela je ne répliquerais qu'en faisant miens ces quelques vers que le frère d'al-Aws récita à son cousin qui voulait l'empêcher de soutenir le Prophète dans son combat et lui prédisant la mort:

"Je pars, car ce n'est pas une honte pour un jeune de mourir, si son intention est bonne et qu'il combat en Musulman; Et que, par le sacrifice de sa vie, il console les hommes droits, disperse les gens maudits et s'oppose à un criminel".

»Si je survivais, je n'aurais rien à regretter (de mon engagement), et si je mourais, je ne serais pas blâmé. Quant à toi, assez de vivre humilié et d'être insulté».13

En entendant ces vers qui traduisaient l'obstination d'al-Hussayn (d'aller jusqu'au bout de son combat) et sa résignation (devant la mort), al-Hor s'écarta avec son armée. Désormais les deux armées longeaient les deux côtés de la route qu'al-Hussayn avait consenti d'emprunter.

Cette marche forcée avait l'air de plus en plus d'une course vers la destination finale. Mais quelle destination finale? Al-Hussayn ne semblait plus guère se faire d'illusion quant à la possibilité de voir se joindre à son cortège des renforts venant de ceux qui lui avaient écrit des milliers de lettres de soutien, il n'y avait pas si longtemps. Pourtant, il pressait les pas, accélérait la marche et ne se reposait que peu, comme s'il avait hâte d'atteindre son objectif final! Alors qu'il maintenait cette allure accélérée, il somnola un instant sur sa monture, puis se réveilla subitement et se mit à réciter deux ou trois fois ces paroles coraniques (que les fidèles prononcent généralement, lorsqu'ils sont frappés d'un malheur):

«Nous sommes à Dieu et nous retournerons à Lui... Louange à Dieu, Seigneur des Mondes».

Son fils, 'Ali Ibn al-Hussayn, l'entendit et s'approcha de lui:

- «A quel propos as-tu récité ces paroles?

- Mon fils!, dit al-Hussayn, alors que je faisais un petit somme, j'ai eu une vision dans laquelle un homme s'est approché de moi et m'a dit: "Les gens marchent et la mort vient vers eux". J'ai compris alors, que c'était de nous qu'il s'agissait.

- Mais mon père, - que Dieu t'épargne tout malheur - ne sommes-nous pas dans le droit chemin?, questionna le fils.

- Si!, répondit al-Hussayn. Par Celui à qui retournent les serviteurs!

- Donc nous ne nous soucions pas de mourir dans le Droit Chemin!, insista 'Ali Ibn al-Hussayn.

- Que Dieu t'accorde la meilleure récompense qu'un fils puisse obtenir pour sa bonne conduite envers son père, répondît al-Hussayn reconnaissant et satisfait».14

Le cortège d'al-Hussayn, toujours suivi de près par l'armée de Hor Ibn Yazid al-Riyâhi, arriva à un village nommé Naynawâ. Là, les événements commencèrent à se précipiter. En effet al-Hor y reçut un message urgent et véhément contenant les instructions de 'Obeidullah Ibn Ziyâd pour ce qui concernait le traitement qu'il devait réserver à al-Hussayn:

«Rends la vie difficile à al-Hussayn lorsque tu recevras cette lettre et mon messager. Ne le laisse camper que là où il n'y a ni eau ni verdure. J'ai ordonné à mon messager de na pas te quitter avant que tu exécutes mon ordre...».15

Al-Hor, après avoir lu cette lettre, la montra à al-Hussayn. Celui-ci lui demanda alors de le laisser camper soit à Naynawâ, soit à al-Ghâdhiriyyah soit à Shafiyah. Al-Hor récusa cette requête, prétextant la peur des espions de 'Obeidullah dans son armée. Un compagnon d'al-Hussayn proposa alors à ce dernier de cantonner dans une région proche, appelée al-'Aqr. Mais al-Hussayn refusa, et se résolut à poursuivre sa marche vers Karbalâ' qu'il semblait fixer désormais comme destination finale.

Avant que sa petite troupe ne se mette en marche vers cette destination finale, al-Hussayn lui tint le discours suivant:

«Il nous est arrivé ce que vous pouvez vous-mêmes constater. Le monde a changé, s'est renié, et le bien s'est éclipsé... Il n'en reste que quelques égouttures pareilles aux égouttures d'un verre d'eau vidé, et la vilenie, comme dans un pâturage insalubre. Ne voyez-vous donc pas qu'on néglige le vrai et qu'on ne s'interdit plus réciproquement le faux? Que le fidèle pieux s'attache à rencontrer son Seigneur en étant sur le bon chemin. Car je ne vois la mort que comme un bonheur, et la vie avec les injustes que comme une source d'ennui et de lassitude»16

  • 1. Ibn al-'Athir, op. cit., p. 41
  • 2. Ibn al-'Athir, "Al-Kâmel fil Târikh", Tom. IV, p. 21
  • 3. Ibn al-'Athir, op. cit., p. 38. Ici bouc est une métaphore utilisée pour signifier que du sang sera répandu dans l'Enseinte Sacrée et Invilable (La Ka'ba).
  • 4. Cette prédiction faite par l'Imam 'Ali et racontée par al-Hussayn à 'Abdullah Ibn al-Zubayr, fut bientôt réalisée. En effet, ce même 'Abdullah Ibn al-Zubayr sera contraint de se renfermer dans la Maison Sacrée (la Mecque), et celle-ci sera attaquée avec les balistes, et brûlée par l'armée de Yazid en l'an 63 hégirien. La même scène se répétera sous le régime de 'Abdul Mâlik Ibn Marwân, lorsque l'armée de Damas, commandée par al-Hajjâj Ibn Yousef al-Thaqafi assiégera Ibn al-Zubayr dans la Ka'ba et attaquera celle-ci avec des balistes. A l'issue de cette bataille, 'Abdullah Ibn al-Zubayr sera tué à la Mecque. Al-Hajjâj coupera sa tête et celle de ses hommes, et les expédiera à 'Abdul Malik Ibn Marwân. Il pendra également son corps décapité sur la sainte Qa'ba.
  • 5. C'est-à-dire: parce que c'est un lieu sacré qu'il ne faut pas profaner (par un assassinat), al-Hussayn préférait qu'on l'assassinât le plus loin possible (de ce lieu saint).
  • 6. Les Omayyades qui voulaient le forcer à prêter serment d'allégeance au calife illégal, Yazid.
  • 7. Ibn al-'Athir, op. cit.
  • 8. Ibn al-'Athir, op. cit., p. 40
  • 9. Dont la mère était l'éducatrice d'al-Hussayn.
  • 10. En fait, ces bédouins avaient rejoint al-Hussayn dans l'espoir de partager d'éventuels butins de guerre. Voir Ibn al-'Athir, op. cit., p. 43
  • 11. Les combattants des deux armées
  • 12. Al-Hor et ses hommes étaient des Kufites mobilisés dernièrement par le pouvoir omayyade de 'Obeidullah Ibn Ziayâd. Ils étaient donc censés appartenir à ceux qui avaient invité al-Hussayn à venir incessamment à Kûfa pour les diriger.
  • 13. Al-Cheikh al-Mufid, "Al-Irchâd"op. cit., p. 225.
  • 14. Al-Cheikh al-Mufid, "Al-Irchâd"op. cit., p. 226.
  • 15. Al-Cheikh al-Mufid, "Al-Irchâd"op. cit., p. 226.
  • 16. Al-Cheikh al-Mufid, "Al-Irchâd"op. cit., pp. 32-33

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