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Relâchement et retournement de la situation

A peine 'Obeidullah Ibn Ziyâd reçut-il le message de Yazid Ibn Mu'âwîyah, il partit le lendemain pour Kûfa, déterminé qu'il était de devancer les événements et de prendre de court les opposants et leurs dirigeants.

Sachant sans doute que la plupart des Kufites (les habitants de Kûfa) n'avaient pas vu personnellement al-Hussayn et ne connaissaient donc pas ses traits physiques, il dissimula son visage et se coiffa d'un turban noir lorsqu'il entra à Kûfa. Les habitants de cette ville l'ayant pris pour al-Hussayn, lui réservèrent un accueil chaleureux en scandant à son passage: «Bienvenu! Fils du Messager de Dieu...»1

'Obeidullah n'apprécia pas l'attitude des Kûfites et la joie qu'ils exprimèrent en le croyant al-Hussayn. Cet accueil et les comportements de la population lui permirent de jauger l'attachement de celle-ci à al-Hussayn, et l'impopularité de son commanditaire Yazid dans cette ville. Son compagnon Muslim Ibn 'Amr al-Bâhili, irrité par ce spectacle, et voulant couper court à la joie inopportunément exprimée par la population en faveur d'al-Hussayn, s'écria à son intention: «Reculez, c'est l'Emir 'Obeidullah Ibn Ziyâd».2

Mais le malentendu demeura alors que 'Obeidullah et ses hommes se dirigeaient vers le Palais du Gouverneur encore occupé par al-Nu'mân. Lorsque le cortège parvint à la porte du Palais, entouré de la population qui persistait à prendre 'Odeidullah pour al-Hussayn, al-Nu'mân fut pris de panique en se méprenant également sur la personne de l'arrivant. Aussi se mit-il à l'implorer, à travers un créneau du Palais, de partir, de s'en aller:

«Je te conjure, par Dieu, de t'éloigner. Je ne te délivrerai pas le dépôt qui m'est confié, et je n'ai pas besoin de te combattre...».3

'Obeidullah Ibn Ziyâd garda le silence et continua de s'approcher du Palais. Al-Nu'mân, agité, observait l'arrivant et la foule. Il finit par reconnaître la véritable identité de l'étranger. Il ouvrit la porte au nouveau maître du Palais, lequel ne perdit pas de temps et passa la nuit à penser aux mesures urgentes qu'il devrait prendre dès le lever du soleil.

Le lendemain, à l'aube, il surprit la population en appelant, du Palais, à la prière. Lorsque les foules se rassemblèrent, il leur tint un discours dans lequel il faisait miroiter aux loyalistes du gouvernement, des perspectives alléchantes, et il promettait aux opposants un sort peu enviable. Il conclut son discours par ces termes menaçants: «Mon fouet et mon épée s'appliqueront sur quiconque aura désobéi à mes ordres...».4

Puis il imposa aux assistants la charge ingrate d'espionner pour le gouvernement et de dénoncer les opposants, en les menaçant des plus sévères représailles s'ils refusaient de coopérer dans ce sens:

« ... celui qui nous en amène (les opposants parmi ses connaissances) sera quitte... et celui qui ne le ferait pas, qu'il nous garantisse qu'aucune de ses connaissances ne s'opposera à nous. Autrement, il sera déchu de tous ses droits (civils et humains) et nous disposerons, à notre guise, de son sang et de ses biens. Quiconque aura trouvé parmi ses connaissances des gens recherchés par Amir al-Mu'minîn (Yazid) et ne l'aura pas dénoncé à nous, sera crucifié sur sa porte et sa famille sera privée de ses dons (allocations)».5

En instituant la délation et en imposant l'espionnage quotidien et familial, en généralisant et en banalisant la répression, la torture et toutes sortes de pression, et en recourant aux pots-de-vin et aux attributions illégales, le pouvoir de 'Obeidullah put consolider sa position et passer à la contre-attaque en préparant une campagne de propagande, de dénigrement et de désinformation contre la Révolution d'al-Hussayn et de ses partisans. Dans ce climat de répression, de peur, d'incertitude et de doute, la position du représentant d'al-Hussayn, Muslim Ibn 'Aqil fut sérieusement ébranlée par la défection de ses partisans. Et on assista à un vrai retournement de la situation.

Muslim Ibn 'Aqil fut contraint de changer sa méthode d'action et de se cantonner dans la clandestinité. Il changea d'adresse et quitta sa maison habituelle (chez al-Mukhtar Ibn 'Obeidah al-Thaqafi) pour s'installer secrètement chez le leader kufite des partisans d'Ahl-ul-Bayt, Hâni Ibn 'Orwah, loin des regards des autorités et de leur persécution. Mais le service des renseignements du gouvernement finit par connaître sa cachette. Les autorités décidèrent de frapper leur coup discrètement et d'éviter toute action de nature à provoquer des troubles qu'elles ne pourraient pas maîtriser. 'Obeidullah Ibn Ziyâd envoya chez Hâni Ibn 'Urwah une délégation qui l'invita à se rendre au Palais pour dégeler le froid qui marquait ses relations avec le nouveau gouverneur.

Lorsque Hâni entra dans le Palais à la suite de cette invitation, il fut surpris de se trouver face à une sorte de tribunal, assisté par des témoins-espions. On l'accusa de participer à la résistance, à l'action armée des opposants, à la collecte de fonds et d'armes et au recrutement de partisans pour l'opposition, ainsi qu'à un complot dirigé contre le régime en place. Hâni tenta de nier ces accusations pour protéger Muslim Ibn 'Aqil qui se trouvait toujours chez lui. Mais il n'eut pas le temps de le faire. En effet 'Obeidullah Ibn Ziyâd s'élança contre lui et se mit à le frapper avec une barre de fer. Il l'enferma par la suite dans une chambre du Palais sous une surveillance sévère.

La nouvelle de l'emprisonnement de Hâni Ibn 'Orwah se répandit hors du Palais et parvint à sa tribu, les Mad-haj, lesquels encerclèrent la Résidence du Gouverneur (le Palais). Ibn Ziyâd, assiégé, ne put que ruser et manoeuvrer. Il demanda au juge qui se trouvait dans le Palais de sortir et de calmer les assaillants en les assurant du sort de leur chef et du bon traitement qu'il recevait. Ceux-ci se dispersèrent et le drame fut évité de justesse.

Dans ce climat explosif et d'incertitude, les autorités faisaient circuler des rumeurs qui allèrent bon train: «Une armée colossale eut été sur le point d'arriver de Damas pour soutenir le pouvoir, exterminer les opposants et anéantir Muslim Ibn 'Aqil et ses partisans!» La peur et le découragement ne tardèrent pas à entamer sérieusement la volonté des opposants et à s'emparer de l'opinion publique.

Muslim Ibn 'Aqil qui observait la situation de très près, décida de lancer une offensive contre le Palais pour s'en emparer et en finir avec le gouverneur de 'Obeidullah Ibn Ziyâd. Il rassembla ses hommes et encercla à son tour le Palais. 'Obeîdullah Ibn Ziyâd et ses partisans qui étaient inférieurs en nombre aux assaillants, se cloîtrèrent dans le Palais. Le Gouverneur assiégé envoya quelques-uns de ses agents pour s'infiltrer dans les rangs des nouveaux assaillants et de la foule, dans l'intention d'y créer un climat de peur, de doute et de suspicion, et de gagner du temps. Ils réactivèrent la rumeur de l'arrivée imminente de l'armée de Damas et feignirent de se soucier de préserver la paix et la sécurité de la ville et d'éviter l'effusion de sang. Leur stratagème ne tarda pas a s'avérer astucieux. Les hommes de Muslim commencèrent à se disperser et à se démobiliser. A la tombée de la nuit, lorsque celui-ci se dirigea vers la mosquée il n'y avait guère plus de 10 hommes sur les 4 mille combattants qui l'avaient suivi au départ de sa marche sur le Palais.6 Lorsqu'il termina sa prière du crépuscule il fut surpris de ne voir personne derrière lui pour le guider ou l'héberger dans ce pays étrange et étranger.7

Cette situation dramatique et poignante ne terrifia pas cet étranger qui se trouva subitement esseulé, abandonné par ses partisans, suivis par les espions du Pouvoir et traqué par ses agents. Il sortit de la mosquée avec un seul souci majeur: trouver le moyen de prévenir al-Hussayn pour lui éviter de tomber dans les pièges de la trahison. Il traversa les rues désertes de cette ville plongée dans la peur. Il marchait sans savoir où aller. Son chemin le conduisit près d'une porte où il vit une femme nommée Taw'ah. Il s'arrêta là, et, désemparé et timide, il lui demanda de l'eau. Après l'avoir bue, il s'assit là, ne sachant pas vers où il devait poursuivre cette marche sans but. Ses apparences d'étranger, et son air désemparé poussèrent la femme à lui demander:

«N'as-tu pas bu l'eau?

- Si, dit-il.

- Pourquoi ne t'en vas-tu pas? insista la femme, perplexe.

- Je suis étranger ici. Je n'y ai ni maison ni famille. Je suis Muslim Ibn 'Aqil, l'ambassadeur et le messager d'al-Hussayn à Kûfa. Je suis aussi son cousin».

Taw'ah lui ouvrit la porte et le laissa se cacher pour la nuit dans sa maison.8

Entre temps lorsque 'Obeidullah Ibn Ziyâd apprit la nouvelle de la défection des hommes de Muslim avant et pendant la prière du Crépuscule (Maghrib), il ordonna au muezzin de demander aux gens de se rassembler impérativement dans la mosquée pour la prière de la Nuit, et de les prévenir que quiconque ne répondrait pas à l'appel n'aurait pas la vie sauve.

Les foules affluèrent donc vers la mosquée sous l'effet de la peur. Après avoir guidé la prière devant elles, 'Obeidullah Ibn Ziyâd prononça un discours chargé de menaces pour les assistants et d'injures contre Muslim. Il s'adressa ensuite au directeur de la police de la ville et lui ordonna sèchement de perquisitionner dans toutes les maisons jusqu'à ce qu'il arrête Muslim Ibn 'Aqil.

Le hasard a voulu que le fils de Taw'ah, apprenne que Muslim se cachait chez sa mère. La peur d'une part et la récompense alléchante de l'autre, le conduisirent à dénoncer Muslim.

Le lendemain matin 70 hommes parmi les agents de 'Obeidullah encerclèrent la maison de Taw'ah et commencèrent à s'y infiltrer. Muslim Ibn 'Aqil leur opposa une résistance farouche. Ils se mirent à jeter sur la maison, des pierres et des flammes pour l'obliger d'en sortir. Il sortit, l'épée à la main, malgré ses blessures. Il continua de résister. Les attaquants qui remarquèrent ses graves blessures, lui dirent: «Cesse de résister, tu vas te faire tuer. Tu as la vie sauve». Mais dès qu'il cessa sa résistance, ils l'entourèrent, le désarmèrent, le mirent sur une mule et le conduisirent au Palais. Là, 'Obeidullah Ibn Ziyâd ordonna qu'on le décapitât et qu'on jetât son corps et sa tête du haut du Palais.

Puis les bourreaux ne tardèrent pas à conduire Hâni Ibn 'Orwah qui avait hébergé Muslim Ibn 'Aqil chez lui, au marché des moutons de Kûfa pour lui couper la tête. Ils expédièrent les têtes de ces deux premiers martyrs de la Révolution d'al-Hassayn à Damas, pour y être remises entre les mains de Yazid Ibn Mu'âwîyah. Quant aux corps, les vigiles de 'Obeidullah les attachèrent avec des cordes et les traînèrent dans les ruelles de Kûfa pour terroriser les gens et servir d'exemple.

  • 1. Ibn Kathir, op. cit., p. 31 et al-Cheikh al-Mufid, op. cit.
  • 2. Id. Idem
  • 3. Id. Idem
  • 4. Id. Ibid.
  • 5. Id. Ibid., op. cit., respectivement p. 33 et p. 207
  • 6. Ibn Tâwûs, "Maqtal al-Hussayn", p.22, et Ibn Kathir, op. cit., p. 135.
  • 7. Cet événement eut lieu, le mardi 8 Dil Hijia de l'an 60 hégirien
  • 8. Ibn Kathir, " Istich-hâd al-Hussayn", op. cit., p. 35

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