Deux conceptions au sujet des plaisirs de ce monde

L’homme ne pourrait faire face au danger de désintégration de sa personnalité morale, et élever un puissant barrage autour d’elle, que s’il parvenait à la certitude religieuse, et à ajouter foi à la révélation qui lui enseigne que la souffrance et la joie ne sont pas vaines, et nées disparaîtront pas de l’existence.

En effet, nous ne nous dirigeons pas vers le néant, mais nous sommes dans un mouvement permanent vers le Créateur, qu’Il soit exalté. Et cela veut dire que nous demeurons sur cette terre à titre provisoire, jusqu’au jour de la Résurrection où nous serons transférés de l’étroitesse de la terre à l’étendue du lieu d’éternité où nous jouirons de la Clémence du Juste et des faveurs infinies qui nous y seront accordées.

C’est la croyance en l’existence de la vérité éternelle qui confère à l’homme honneur et valeur. C’est aussi la foi qui lui confère un statut supérieur. Sans cette croyance, la nature avec toutes ses merveilles et ses mystères-perdrait toute signification. Quand l’homme arrive à ce niveau de la croyance, il ressent un apaisement de son âme, et une sérénité du cœur.

Le penseur français Jean Bodin dit : « Lorsque l’homme réalise une purification de sa pensée, et s’éloigne des excès d’impulsivités et des passions instinctives qui souillent son âme, il s’élève au-dessus des contingences, et se dirige vers la beauté de la nature. Qu’il jouisse de la variété des espèces vivantes, et de la méditation des plantes et des ressources naturelles.

Qu’il observe ses formes et ses différentes espèces, et surveille leurs affinités et leurs luttes, et se penche sur la chaîne des liens supérieurs existant dans chaque phénomène naturel. Et s’il traverse cette première phase, il s’envolera avec les ailes de la pensée et de l’imagination vers le ciel pour saisir la grandeur, la beauté et la majesté des constellations stellaires, leurs mouvements merveilleux et les distances énormes qui les séparent les unes des autres.

Qu’il prête l’oreille à la musique créative qui s’élève de tous les coins du monde. Tout son être sera alors plongé dans un désir profond, et un élan sincère de parvenir à la cause première, au Créateur de toutes choses, qui a pourvu son âme de cette source de beauté. Mais il saura que la puissance de cette cause, son intelligence, et ses bienfaits sont infinis et ne peuvent être cernés, et sa conscience sera alors calmée. »1

Si l’on considérait ici-bas comme un lieu d’examen et de mise à l’épreuve, et l’au-delà comme un prolongement de niveau supérieur de la vie terrestre, et si le corps était envisagé comme un organe d’exécution et un moyen d’expression des aspirations et désirs, l’humanité d’un tel individu ne se limiterait pas à un cadre clos, mais prendra son essor pour des perspectives plus larges et s’envolerait à des rangs supérieurs, ajoutant ainsi à sa vie un sens authentique.

Si nous faisions une évaluation de l’influence (du rôle) de la croyance en l’au-delà dans la préservation de la stabilité sociale, et la lutte contre l’expansion des vagues de corruption, de trahison et de violations des lois, nous aboutirons à cette conclusion que la croyance en la résurrection est la seule force pouvant retenir l’âme rétive de l’homme de commettre des crimes et des péchés, et de servir d’un facteur de dissuasion préservant l’homme des élans des passions.

Un tel homme se conformerait, sans ostentation, à une série de préceptes moraux authentiques et les appliquerait avec scrupules, sans besoin d’une contrainte extérieure. L’élévation du niveau culturel, économique ou technologique, la multiplication et l’extension des instruments juridiques ne pourraient à elles seules concrétiser cet objectif, et une société dotée de ces seuls moyens ne pourrait s’assurer un équilibre et une stabilité.

Nous assistons aujourd’hui à des vagues croissantes de corruption, d’injustice, et de violence, dans les pays très riches sur le plan culturel, économique, et bien équipés au point de vue juridique. Bien que ces pays possèdent des appareils policiers bien organisés et des moyens sophistiqués pourvus par les progrès scientifiques et industriels leur permettant de maîtriser les différentes forces sociales, ils n’ont pas pu tenir en laisse l’âme récalcitrante, et empêcher les facteurs de désordre et de déviation. La vague de corruption s’est alors étendue, défiant les moyens perfectionnés à la disposition de l’ordre qui n’ont pas pu remplacer la force de la foi capable d’ordonner de régir les âmes, et d’empêcher la déviation.

Ceux qui à notre époque sont las des situations prévalant dans leurs sociétés, et en subissent le poids, sont nombreux, mais ils sont inaptes à présenter quoique ce soit en vue de les améliorer, tout comme ils sont incapables de déterminer leur avenir.

Une société régie par une culture morbide doit forcément présenter de nombreux aspects attristants et répugnants. La culture malade signifie absence de but, pessimisme, et croyance dans l’inutilité de la vie, et parmi les caractéristiques attestant de l’état d’une telle culture, il y a l’égarement idéologique. Toutes les solutions préconisées par des tendances déviationnistes pour éliminer les instabilités résultant d’une telle situation sont stériles et infructueuses.

La science moderne, outre qu’elle a éloigné l’homme de plusieurs domaines marquants ainsi d’un cachet manifeste, l’humanité entière ne peut être utile à l’homme que dans la mesure où ce dernier jouit d’une croyance saine, et devient néfaste pour lui dans la même mesure où il se prive d’une croyance juste.

Cela, parce que l’homme ne tire pas toujours des conclusions logiques de ses acquis scientifiques. Par conséquent, si nous voulons que la civilisation scientifique soit conséquente et utile, il faut y promouvoir la foi authentique. Dans cette époque où nous sentons la nécessité de faire revivre les vertus morales, les potentialités humaines sont mises à l’épreuve devant les biens terrestres.

C’est cette foi en la demeure éternelle qui élargit les horizons à l’homme, et lui permet de connaître intérieurement des transformations qualitatives, s’élargissant de plus en plus, les unes recouvrant les autres à la manière de vagues successives, jusqu’au point d’acquérir une maîtrise totale de ses désirs et de ses folles aspirations. Il sera à même d’en étouffer les méfaits, et d’en tirer les bienfaits dans le cadre vaste de la vie.

Il maîtrisera toutes ses forces et potentialités. Enfin, il attendra la récompense sublime et échappera au terrible châtiment, et s’abstiendra de se comporter déraisonnablement dans l’exploitation qu’il fera des biens terrestres. Tout cela parce qu’il sait qu’il vit ici-bas dans un monde de dépérissement et traverse cette terre comme une caravane traverse à la hâte un désert.

Quand il quittera ce moule corporel qui est l’expression d’une vie non durable, et qu’il fuira l’atmosphère étouffante de la terre, les portes de l’Autre monde s’ouvriront devant lui, et il jouira alors de délices auxquels on ne peut comparer aucun des biens de ce monde.

Tant que l’homme sera dans ce monde, son cœur ne cessera pas d’aspirer et de désirer. Cependant, quand il se réfugie dans la foi, et qu’il sait que les occasions sont limitées dans ce monde, que les gains sont illusoires, et que même lorsqu’il les remporte, il ne peut se les préserver à jamais que les joies et les plaisirs authentiques ne se limitent pas à ce bref séjour, alors il ne se laissera pas dominer par les aspirations successives qui cherchent à l’asservir et à détruire son âme, tout comme il ne se laissera pas gagner par la tristesse et la contrition, car ses mains n’auront pas beaucoup touché aux plaisirs et délices.

Son attitude devant les gains matériels ne sera pas celle qui s’agite, se montre hâtive et inquiète que sa richesse s’épuise avant sa mort. Car ses gains ne sont un objectif en soi que pour les esclaves de ce bas monde, alors que les croyants se servent des biens de ce monde comme d’un moyen pour parvenir à l’étape ultime.

Outre cela, son attitude d’indifférence à l’égard des biens de ce monde confère à l’homme la stabilité, et sans doute la sérénité d’âme confère un plaisir complémentaire aux autres plaisirs de la vie conforme aux normes religieuses.

« Être mortel et périssable, irai-je me former des nœuds sur cette terre, où tout change, ou tout passe, et dont je disparaîtrai demain? Ô. Émile, ô mon fils! En te perdant, que me resterait-il de moi? Et pourtant il faut que j’apprenne à te perdre; car qui sait quand tu me seras? Veux-tu donc vivre heureux et sage, n’attache ton cœur qu’à la beauté qui ne périt point : que ta condition borne tes désirs, que tes devoirs aillent avant tes penchants : étends la loi de la nécessité aux choses morales; apprends à perdre ce qui peut t’être enlevé; apprends à tout quitter quand la vertu l’ordonne, à te mettre au-dessus des évènements, à détacher ton cœur sans qu’ils le déchirent, à être courageux dans l’adversité, afin de n’être jamais misérables, à être ferme dans ton devoir, afin de n’être jamais criminel. Alors tu seras heureux malgré la fortune, et sage malgré les passions. »2

Oui, quand en l’âme jaillit une source de foi authentique, et quand elle sera persuadée de son éternité, elle sentira en elle un supplément de force et une puissance étonnante. L’homme se sentira alors en mesure de renoncer à l’attachement absolu aux valeurs terrestres instables. Il deviendra en réalité le possesseur du monde, et éprouvera un calme né de sa fermeté devant les caprices de l’âme, et des autres aspects trompeurs de ce monde.

Sa voix plaintive ne s’élèvera plus quand il fera face à une perte ou à un accident soudain, tout comme il ne se laissera pas devenir la proie des illusions, ou de l’égocentrisme, quand il remportera un succès, ou rencontrera un évènement joyeux. Toutes les choses qui poussent les autres à se perdre ne pourraient avoir d’effet autre que bénéfique sur lui. Parmi les caractéristiques propres et précieuses de l’homme ayant foi dans le dogme de la résurrection, il y a le fait qu’il est conscient de ce que son avenir repose sur la qualité de ses œuvres ici-bas. Pour cette raison, ses actes seront sincères, dépouillés de toute ostentation, purs, nets, sans apparence trompeuse.

Outre qu’elle élève qualitativement les œuvres, une telle croyance les accroît également quantitativement. Plus le contenu de cette croyance sera riche, plus élevé sera le niveau de pureté, jusqu’à ce que toute chose, tout mouvement soit l’accomplissement d’une intention pure. Il a conscience que ses actes sont soumis à un contrôle sévère, et que tout acte qu’il entreprendra, en bien ou en mal, sera inscrit sur son registre qui sera conservé jusqu’au jour du compte. Et il est évident que rien n’échappe à celui qui enregistre ses actes.

Quant à celui dont le cœur ne recèle point la croyance au Jour Dernier, il regarde la plus évidente des réalités d’un regard négatif, car il pense qu’il n’existe pas de compte dans l’ordre de l’existence pour les différentes formes (dimensions) de ses actes. Il s’imagine qu’il ne sera pas brûlé demain par le feu qu’il a allumé aujourd’hui, qu’il ne fera pas face à l’avenir aux conséquences fatales des actes de corruption qu’il accomplit aujourd’hui. Il vit dans un océan d’illusions, cerné par des vagues d’erreurs, son regard fixé sur toute sorte de vices, impassible et froid aux vertus morales.

Même si un tel homme accomplissait un grand acte, le futur-aveugle et sans but à ses yeux ne lui sera aucunement reconnaissant. Il se permet pour cette raison même d’être indifférent aux qualités morales et sentimentales, et n’accorde aucune valeur aux valeurs humaines supérieures.

Il en sera de même au sujet de la trahison, ou de l’accomplissement de crimes, où il ne redoutera que de tomber sous le coup des peines sociales, croyant qu’aucune autre autorité ne lui demandera compte de ses déviations, de ses forfaits, et ne lui fera infliger le châtiment qu’il mérite.

Le défaut principal des lois humaines réside en cela qu’elles proclament que la vie humaine s’achève avec la mort, et que toutes les questions sont envisagées en fonction des désirs affectifs de la majorité.

Quant aux législations d’origine céleste, elles empruntent une autre méthode reposant sur le principe de l’éternité de la vie humaine, ininterrompue avec la mort. Par conséquent le système préconisé par ces législations est conforme à cette orientation intellectuelle.

Il faut insister sur ce fait que la science et la pensée humaines ne sauraient jouer le rôle de la religion dans l’élaboration des dimensions sublimes de l’existence humaine, et la réalisation de transformations radicales en son âme.

La chute des hommes dans l’abîme de la dégradation, et l’apparition des agitations sociales résultant de ce même système intellectuel, résident dans l’incompatibilité de ces lois et règlements avec la nature (fitrât) humaine.

Sûr de cela, l’homme religieux exécute les lois qu’il croit faire partie des prescriptions éternelles, et entame sa marche vers le monde de la permanence, en dominant son temps, et un tel homme est au-dessus de toute évaluation avec les moyens limités du savoir humain.

  • 1. Khudavandan i And ishayi yi Siyasi, II, 75
  • 2. J. J Rousseau: Emile ou de l'éducation, classiques Garnier, édition 1964, Paris, p.569