Le lieu promis

Les paysages que nous nous représentons dans nos esprits, les villes, les champs et les vergers dont nous entendons la description et les qualités différentes totalement de ce qui se révèle à nous quand nous les voyons de nos yeux. Cela concerne des choses que l’homme rencontre très souvent dans sa vie.

Mais chaque fois que nous essayons de décrire le bonheur de l’au-delà, ses délices, ou au contraire, ses châtiments et ses douleurs, le vocabulaire du langage terrestre, s’avère impuissant à rendre compte de ces scènes grandioses. Et les conclusions de notre esprit ne s’appliquent aucunement à la réalité des choses.

Il n’est pas aisé de saisir les douleurs du châtiment qui sera infligé aux pécheurs en toute équité, ni les délices innombrables de l’au-delà, pour un être qui ne les a pas vues ou touchées de son vivant, car il s’agit de chose qui relève du monde invisible, échappant à l’expérience, et à la rationalisation. Et il ne nous est pas possible de généraliser notre perception des choses visibles à des objets situés hors de notre perception et de notre expérience.

Tout le vocabulaire et les images dont nous nous servons dans notre culture ont été fixés pour traiter des questions restreintes de ce monde. Nous ne disposons pas dans nos lexiques d’autres mots que ceux-là, qui ne peuvent s’appliquer par conséquent à des réalités situées hors de notre univers. Il nous faut donc une terminologie et une vision spéciale nous permettant la compréhension et la connaissance des choses sortant du cadre de cet univers.

Sans doute, il existe beaucoup de points communs au monde d’ici-bas et à celui de l’au-delà. Ils sont tous les deux réels; ils offrent tous les deux à la fois le plaisir et la douleur, la joie et la tristesse. Mais il existe également des différences très grandes entre les deux.

Ici-bas, nous commençons notre vie avec l’enfance et elle s’achève avec la vieillesse. Dans l’au-delà, il n’y a pas ces changements, et de transformation de l’âge. Ici-bas, il faut travailler, semer pour récolter; mais dans l’au-delà, il faut seulement cueillir les fruits, ramasser les rétributions.

Amir al Mou'minîn Ali (que la paix de Dieu soit sur lui) a dit : « Ce jour est celui du travail sans le compte demain, ce sera celui du compte sans le travail. »1

Dans ce monde, la connaissance humaine peut éclairer certains points obscurs sur lesquels elle se porte, alors que dans l’au-delà elle atteindra un niveau indescriptible de perspicacité. L’homme souffre continuellement ici-bas de beaucoup de maladies et d’insuffisances, mais ces derniers termes n’auront pas de signification dans l’au-delà, car l’idéal sublime de perfection, de bonheur, et de vie pure, sera concrétisé.

L’homme, ici-bas, s’efforce toujours d’acquérir les choses qui lui manquent, et ne se satisfait pas de ce qu’il obtient; mais dans l’au-delà, il ne connaîtra pas ce sentiment d’imperfection, car il obtiendra par la volonté divine, tout ce qu’il désirera.

Abstraction faite de tout cela, l’homme y aura trouvé son Bien-Aimé réel, et aura atteint son objectif, dont il se plaignait d’en être séparé, sa vie durant. Il n’y aura donc rien à quoi il puisse aspirer.

Les gens du Paradis ne souhaiteront jamais connaître un autre sort que celui qu’ils auront. Le Coran évoque les privilèges propres au Paradis, tout ce qu’il offre comme bonheur ineffable, et incomparable avec ce que nous connaissons ici-bas :

« Tel est le paradis qui a été promis aux pieux : sous lequel coulent les ruisseaux; ses fruits perpétuels, ainsi que son ombrage. Voilà la fin de ceux qui pratiquent la piété, tandis que la fin des mécréants sera le Feu. »2

Étant donné que nous ne pouvons que nous imaginer, de façon défectueuse et insuffisante, les délices du paradis, le Coran nous en parle métaphoriquement et comparativement. Car le paysage du paradis est incomparablement supérieur aux jardins de ce monde, et à leur beauté que recherche l’homme, pour profiter de l’ombre de leurs arbres, et respirer leur air pur matinal.

Ses fruits ne sont pas saisonniers ni liés à une période fixe, et ne souffrent d’aucune maladie propre aux végétaux. Ils sont en permanence à la portée des heureux et des purs. Leur ombre n’est pas comparable à l’ombre de nos arbres, qui se déplacent en fonction du mouvement solaire. Les arbres du paradis ne se dépouillent pas de leurs feuilles, perdant leur ombre. Enfin, l’ombre du paradis à l’instar de tous ses délices est éternelle, conférant aux habitants du paradis activité et joie.

Le Coran affirme que l’homme est incapable de saisir les particularités du retour et de la résurrection. Il dit :

« Pourtant, nul ne sait ce qui leur est réservé de fraîcheur des yeux, en paiement de ce qu’ils œuvraient. »3

De même les faveurs divines du Paradis ne sont pas limitées, ni en genre ni en espèces. Dieu dit :

«...Et il y a là pour eux ce que les âmes désirent, et ce qui fait les délices des yeux; et vous demeurez là toujours. »4

Nous savons que les actes de Dieu, exalté soit-Il, sont accomplis au moyen de Sa volonté et de Sa puissance éternelle. Dès qu’Il veut quelque chose, celle-ci se réalise. Dieu dit dans Son Livre saint :

« Quand Nous voulons une chose, Notre parole consiste à dire : Sois. Puis, c’est. »5

Dans l’ordre de l’au-delà, les habitants du Paradis seront dans un état tel que leurs œuvres auront une teinte divine, en ce sens que pour accomplir une tâche, il leur suffira de la vouloir, sans mettre en œuvre des forces physiques et les moyens terrestres. Le Coran les décrit en ces termes :

« A eux, tout ce qu’ils voudront, auprès de leur Seigneur, c’est le salaire des bienfaisants. »6

« Ils entreront aux jardins d’Éden sous lesquels coulent les ruisseaux : Ils auront là ce qu’ils voudront. Et c’est ainsi que Dieu paie les pieux. »7

L’Imam Ali (que la paix soit sur lui) dit : « Les branches de ces arbres sont de toutes sortes. Les fruits en sont couverts par les larges feuilles, et peuvent être cueillis sans difficulté, car ils s’abaissent au niveau désiré par le cueilleur. »8

À son tour, la description du châtiment de l’au-delà ne peut être conçue par la raison humaine, et les paroles sont incapables d’en traduire toute la rigueur. Le Coran décrit ainsi l’état des gens de l’enfer, et du châtiment terrible qui leur est infligé :

« Non, non! Très certainement il sera jeté dans la Hotamah. Et qui te dira ce qu’est la Hotamah? Le feu de Dieu allumé, qui monte jusqu’aux cœurs! »9

C’est quelque chose de vraiment terrifiant que ce feu dont le combustible est fait d’hommes et de pierres, et qui est gardé par des anges impitoyables obéissant strictement aux ordres de Dieu. Le Coran précise :

« Ô, les croyants! Gardez-vous et aussi vos familles, d’un feu dont le combustible sera de gens et de pierres, sur quoi veillent de rudes anges, durs, ne désobéissant pas à Dieu en ce qu’Il leur commande, et faisant ce qu’on leur ordonne. »10

Il n’y a à ce châtiment ni fin dans la mort ni répit :

« L’Enfer est sa destination et il sera abreuvé d’une eau purulente qu’il tentera d’avaler à petites gorgées. Mais c’est à peine s’il peut l’avaler. La mort lui viendra de toutes parts, mais il ne mourra pas; et il aura un châtiment terrible. »11

L’Émir des croyants, Ali, décrit dans la célèbre invocation qu’il apprit à Koumeyl Ibn Ziad, la rétribution du Seigneur Tout-puissant, et Son châtiment terrible : « Ô Seigneur, Tu sais combien je suis faible devant le peu de malheur de ce bas monde, de ses peines et des calamités dont souffrent ses habitants! Pourtant, il ne s’agit là que d’un malheur éphémère, provisoire et de courte durée.

Comment pourrais-je alors, supporter le malheur de l’Au-delà et la gravité de ses calamités, qui sont de longue durée, continuelles et que ceux qui les subissent n’en seront jamais soulagés, car c’est un malheur qui émane de Ta colère, de Ta vengeance et de Ton courroux; ce que ni le ciel ni la terre ne peuvent supporter. Ô Seigneur! Comment pourrais-je alors le supporter moi, qui suis Ton serviteur, faible, humble, vulgaire, pauvre et appauvri? »12

Pour réaliser l’éternité, il suffit que Dieu retranche de l’univers la règle du vieillissement et de l’entropie. Les caractéristiques de l’Au-delà apparaîtront alors nettement, et toute chose, délice ou douleur, accédera à l’éternité, car si le vieillissement et l’entropie ne s’appliquaient pas à ce monde terrestre, il ne connaîtrait pas la mort et le dépérissement.

Par conséquent, nous n’avons d’autre issue que de demander l’éternité à Dieu, et à le supplier pour cela :

« Et ils disent : "Seigneur, écarte de nous le châtiment de l'Enfer". Car son châtiment est permanent. Quels mauvais gîte et lieu de séjour! »13

Certes, la clémence et la compassion de Dieu sont générales et universelles, mais cela ne contredit absolument pas la punition et le châtiment. Car elles ne signifient pas que Dieu aime l’injustice, l’agression et l’oppression, ou que l’oppresseur et l’opprimé soient les mêmes pour Lui.

Certes non, la Justice de Dieu exige qu’Il accorde à chacun ce qu’il mérite, et c’est cette sagesse, cette discipline des choses, et cette loi de l’équité divine qui confère au monde une apparence achevée et unie. Lorsque l’on entre de plain-pied dans ce monde avec la volonté d’une force plus élevée et plus forte, on éprouve nécessairement le besoin de cette force illimitée; et l’on se sent également insignifiant et humble devant ce Roi Absolu qu’est le Seigneur.

Et si cet Être suprême qui est au fait des actes de tous les corrompus, des injustes et des gouvernants tyranniques, ne les punissait pas, et ne les traînait pas vers le châtiment, la Sagesse et la justice perdraient tout leur sens.

Serait-il juste de penser que Dieu traitera avec douceur et clémence les tyrans qui ont sucé le sang des gens, qui ont noirci des pages et des pages de l’histoire avec leurs crimes abominables? Faudrait-il que Dieu leur réserve un accueil et un lien sûr et stable? Le châtiment de l’Enfer pour ceux dont le comportement fut vil ici-bas ne constitue-t-il pas la juste rétribution pour eux, et la seule qui soit conforme à la clémence divine?

Un homme doué de raison peut-il imaginer que le monde soit vain et inutile au point que les corrompus, les agresseurs des droits des gens et les oppresseurs soient à l’abri de tout châtiment pour leurs actes odieux? Y a-t-il une seule chose dans l’ordre de l’existence qui soit dénuée de toute signification?

Nous voyons bien le signe de la crainte du châtiment chez ceux qui regrettent leurs actes sous les pressions et les tiraillements de leurs consciences. Ce regret est un enfer minuscule qui brûle le cœur des fautifs, des pécheurs, et la preuve de l’existence d’une faculté de discernement entre le vrai et le faux dans l’ordre existentiel, et un critère pour l’évaluation des actes humains.

On ne peut comprendre la justice divine que si l’on admet que Dieu fera goûter les conséquences de leurs actes aux corrompus. Telle est la justice absolue dans laquelle aucun atome de bien ni de mal, ne se perd. L’Imam Ali dit : « Même si Dieu accorde du temps à l’oppresseur, il n’échappera pas à Sa prise. Dieu le surveille de près... »14

L’Imam dit par ailleurs : « Je jure par Dieu, passer la nuit étendue sur des épines du sa'dân (plante d’Arabie), ou être traîné enchaîné comme un prisonnier, me sont préférable que de rencontrer Dieu et Son Prophète (au Jour dernier) comme un oppresseur, ou m’étant rendu coupable de l’usurpation d’un bien de ce monde. Comment serais-je injuste envers quelqu’un pour quelque chose (la vie d’ici-bas) qui se dirige vers la destruction, et qui est appelé à rester sous terre pendant longtemps. »15

Toute l’insistance des hommes saints, des Imams, en particulier, sur la crainte de Dieu revient en réalité à la crainte des conséquences de nos propres actes. Non seulement une telle crainte n’est pas préjudiciable, mais elle est même utile en ce qu’elle règle tous les aspects du comportement de l’homme, de ses actes, et les soumet à un contrôle constant.

Cette crainte des conséquences néfastes de nos propres actes augmente les précautions de l’homme, organise ses pulsions et ses instincts, et le préserve de leurs excès. S’en tenir seulement à la clémence infinie de Dieu, sans nourrir en soi la crainte, conduit à un optimisme démesuré, et entraîne l’homme à lâcher les rênes de sa propre direction.

Confiant en la clémence divine, l’homme est capable de se livrer impunément à toute sorte de déviation et de corruption de l’âme, et ne se soucie guère de l’obéissance aux ordres de Dieu, ni à se soumettre à des règles morales.

Comme l’absence de crainte du péché en l’homme conduit celui-ci à la corruption, dans les actes, plusieurs injonctions religieuses insistent spécialement pour que l’homme demeure dans un état intermédiaire, entre l’espoir et la peur, et tout en espérant en la clémence de Dieu, qu’il réfléchisse à la gravité de ses fautes et aux conséquences néfastes auxquelles il s’expose dans l’au-delà.

Si nous perdions l’espoir en la clémence et en la générosité de Dieu, notre foi en un avenir meilleur et plus radieux dans lequel nous nous rachèterons, et nous nous emploierons à faire de bonnes œuvres, s’éteindrait. Nos potentialités se faneraient à jamais, alors que nous pourrions les révéler avec l’espérance.

L’Imam Ali (que la paix de Dieu soit sur lui) dit : « Ne vous sentez pas à l’abri du châtiment de Dieu, même pour le meilleur homme de cette communauté, parce que Dieu dit: "Contre le stratagème de Dieu ne se sentent à l’abri, que les gens perdants. " Mais ne perdez pas espoir, fut-ce pour le pire homme de cette communauté, car Dieu exalté dit : "Ne désespèrent du repos de la part de Dieu, vraiment, que les mécréants " »16

En s’appuyant à la fois sur la crainte et l’espérance, l’Islam éradique toute forme de peur sans objet, qui ne fait que peser sur l’âme humaine, et libère ainsi l’âme de la peur des choses terrestres. Il déracine les vains espoirs qui égarent les hommes, pour qu’ils n’accordent leur confiance qu’à la puissance impérissable de Dieu.

L’Islam met l’accent sur le caractère inoffensif en soi des facteurs habituels de la peur, et qui ne peuvent non plus être utiles. Il ne convient de redouter et de craindre que la seule force dominatrice suprême, qui exerce sa souveraineté sur toute chose, et qui récompense et châtie, poursuit en justice ou au contraire pardonne. Dieu dit dans le Coran :

« Dis : qui vous attribue la nourriture du ciel et de la terre? Ou qui est maître de l’ouïe et des regards, et qui du mort fait sortir le vivant, et du vivant fait sortir le mort, et qui administre le commandement? Ils vont dire Dieu. Dis alors : N’allez-vous donc pas vous comporter en piété? »17

Après avoir montré les délices temporels et les dons spirituels sans lesquels les premiers seraient privés de sens et d’objectif, ce verset traite deux autres phénomènes du monde étrange de l’existence, et qui sont la mort et la vie, et qui constituent un mystère hermétiquement fermé et complexe reflétant la science et la puissance infinies du Créateur.

Puis il traite de l’administrateur des affaires du monde, et rappelle les hommes déviés, à la vue courte, que s’ils savent que la direction du sort de toute chose est entre les mains de Dieu, pourquoi alors n’adoptez-vous pas la piété comme norme de votre comportement, et pourquoi ne craignez-vous pas le courroux de Dieu?

Quand ceux qui suivent aveuglément les corrompus s’apercevront de leur perte, et ne trouveront aucune lueur d’espoir de connaître le salut, ils seront dans un état de perplexité telle qu’ils se tourneront à ceux qu’ils avaient pris pour modèles et chefs et à qui ils avaient confié inconditionnellement leur sort.

Mais ces chefs détourneront leur visage d’eux et les désavoueront. Ils se rendront compte alors que tous les liens et causes sont brisés, et que toutes les issues sont fermées. Ils réfléchiront alors sur leur propre sort et regretteront amèrement d’avoir manqué les occasions précieuses qu’ils ont eues de leur vivant pour prendre la voie de la perfection spirituelle et humaine, et qu’ils ont perdu de leur propre gré.

Mais les lamentations ne seront d’aucune utilité, et rien ne leur permettra d’effacer les fautes commises, car ils n’auront pas le temps d’accomplir de bonnes œuvres. Ils seront contraints de tomber dans le piège qu’ils se sont tendu eux-mêmes, et de s’embourber dans la fange des malheurs et des douleurs qu’ils ont accumulés, et ce pour l’éternité.

On interrogea un jour l’Imam Sadeq (6e Imam du chiisme) : « L’âme se désintègre-t-elle après sa sortie du corps, ou bien demeure-t-elle en son état? » L’Imam répondit : « Elle demeurera en son état jusqu’à ce que l’on souffle dans les trompes (du Jugement dernier). Puis toute chose s’évanouira et s’annihilera; et il n’y aura ni organe sensoriel ni sensation. Puis les choses reviendront comme elles ont été conçues par leur Concepteur. »18

Donc, quand les liens de dépendance et les interactions entre les phénomènes s’annihileront, la vanité des choses apparaîtra de façon évidente. Le monde visible et le monde invisible se confondront. Tous les voiles et les obstacles seront levés devant la vision.

C’est pour cela que le Coran dit :

« Très certainement, tu es demeuré inattentif à cela! Eh bien, Nous ôtons de toi ton voile : ta vue est donc aigüe aujourd’hui. »19

Oui, au Jour de la résurrection, il n’y aura de maître réel, et de Souverain de toute chose que l’Essence infinie de Dieu. Le Coran déclare explicitement :

« Encore une fois, qui te dira ce qu’est le jour de la Rétribution? Le jour où personne ne sera maître de quoi que ce soit pour personne. Et à Dieu, ce jour-là, le commandement! »20

« Jours où ils comparaîtront sans qu’à Dieu rien n’en reste caché. À qui, la royauté, ce jour-là? À Dieu, l’Unique, le dominateur! »21

On rapporte qu’Abou Dharr, qui fut un compagnon du Prophète de Dieu (que la paix soit sur lui et ses descendants) et un des plus grands et des plus sincères croyants, s’affligea beaucoup après la mort de son fils et s’inquiéta de son sort, se demandant s’il avait rejoint le camp des élus de Dieu et des bienheureux, ou bien s’il avait rejoint celui des maudits.

Abou Dharr, tourmenté et l’esprit agité par de tristes pensées se rendit sur la tombe de son fils et dit : « Que Dieu t’ait en Sa clémence, Ô mon fils Dharr! Par Dieu, si tu fus respectueux envers moi tout au long de ta vie, moi aussi dès le moment où tu rendis l’âme, je déclare avoir été satisfait de toi. Mais je jure par Dieu, je ne regrette point de t’avoir perdu, et je ne me plains guère, et je n’ai de requête à faire à personne d’autre qu’à Dieu.

Et n’était-ce l’interrogatoire du jour du jugement et la demeure éternelle, j’aurais été heureux d’être à ta place; je m’attriste plus pour toi que pour moi. Par Dieu, je n’ai pas pleuré du deuil de t’avoir perdu, mais de l’inquiétude où je suis au sujet de ton sort. Qui me dira ce que tu as dit, et qu’est-ce qu’on t’a dit? »

Puis il ajouta : « Seigneur, je lui accorde ce que Tu lui as prescrit comme part de mes bonnes œuvres. Accorde-lui, ce que Tu lui as prescrit comme droit sur Ta clémence, car Tu es plus digne de générosité que moi. »22

Lors de la résurrection, les relations et les interactions s’exerçant dans l’univers qui est le nôtre disparaîtront; les causes et les dépendances disparaîtront aussi; la seule relation qui demeurera sera celle qui établit un rapport entre les choses et le Créateur. La rupture de ces liens signifie en réalité la découverte de l’inutilité et la vanité des choses apparentes et phénoménales. Ce jour-là se manifestera la seule réalité des choses.

Si les conditions et les causes matérielles qui s’exercent sur les phénomènes devaient continuer leur action dans l’au-delà, les propriétés des choses existantes ne différeraient pas de leur état actuel, et suivraient la voie du dépérissement, à moins que la nature et l’essence des choses connaissent une transformation. Le Coran décrit la résurrection de la façon suivante :

« Quand les suivis désavoueront les suiveurs et qu’ils verront le châtiment, et leurs liens bien brisés! »23

Une question se pose ici : « Le paradis et l’enfer promis existent-ils déjà, ou bien Dieu les créera-t-Il par Sa volonté le Jour de la Résurrection! »

Les savants et docteurs musulmans ont traité la question il y a longtemps de cela. Ils se sont partagés en deux groupes : un groupe nie l’existence actuelle du paradis et de l’enfer, et professe que lorsque cet univers-ci s’anéantira, et sera remplacé par un ordre cosmique nouveau, Dieu créera le paradis et l’enfer.

Le deuxième groupe qui représente la grande majorité des docteurs de la loi religieuse considère que la demeure éternelle des hommes bons ou méchants est déjà créée, et ils s’appuient en cela sur de nombreux versets et traditions prophétiques.

Pour accéder à réalité de la question, il nous faut recourir aux versets du noble Coran, et nous inspirer des traditions rapportées à ce sujet, et nous verrons alors que ces versets et traditions confirment le point de vue de la majorité des oulémas musulmans. Dieu dit dans le Saint Livre :

« Et craignez le feu préparé pour les mécréants. »24

« Et concourez au pardon de votre Seigneur, et au Jardin large comme les cieux et la terre, préparée pour les pieux... »25

Par l’emploi du verbe « ou'iddat » (rendue prête, préparée, apprêtée), nous déduisons en toute logique que le paradis (féminin en arabe) est déjà créé. Il y a d’autres arguments dans les sources islamiques confirmant cette opinion. Parlant de l’ascension (mi'raj) du Prophète, le Coran dit :

« Et très certainement, il L’a vu en une autre occasion, près du Jujubier de l’Extrémité près de là est le Paradis de Refuge. »26

Nous déduisons donc de ces versets que le paradis existe dès maintenant, mais étant donné que certains versets décrivent le paradis, large comme les cieux et la terre :

« Et concourez au pardon de votre Seigneur, et au Jardin large comme les cieux et la terre, préparée pour les pieux... »27

Nous pouvons penser que l’existence du paradis et de l’enfer se trouve à « l’intérieur » (bâtin) de cet univers. Quand les voiles des mystères seront levés au Jour de la résurrection, et que le regard de l’homme se portera sur toutes les faces de l’univers, il constatera de visu leur existence; mais elles demeurent pour ce moment des réalités suprasensibles.

Avec nos yeux, il nous est possible de voir la terre, et de distinguer les galaxies, mais notre vue est incapable de percevoir la face cachée, l’intérieur de cet univers, et il ne nous est pas possible d’y pénétrer et de l’explorer.

Mais si nous jouissions d’un autre sens et d’une autre forme de perception, il nous aurait été possible de le voir. Cela peut être comparé aux différentes ondes sonores qui nous entourent, mais que nous ne pouvons pas recevoir dans les conditions normales, à moins de disposer d’un appareil récepteur qui nous les révèle.

Certains awliya, (hommes saints de l’Islam) ont témoigné avoir vu, dans ce monde, l’enfer et le paradis, grâce à leur sens visuel appliqué dans les profondeurs de la réalité.

Par ailleurs, l’homme, avec toutes les connaissances avancées dont il dispose, ne peut connaître tout l’ordre de l’existence avec toutes ses dimensions. Par conséquent, il ne peut pas nier tout ce qu’il ignore, car, jusqu’à présent, il n’a pas accompli de progrès remarquable dans la connaissance de ces univers qui échappent encore à sa portée.

Même s’il les nie carrément, il ne peut pas justifier cette négation. Il est facile de nier et de rejeter, et beaucoup en ont recours. Mais il est impossible d’avancer un argument convaincant réfutant l’existence d’univers autres que le nôtre.

Quel savant illustre, à ce jour, a pu mener une étude de l’univers dans toutes ses dimensions et examiné à fond tous ses aspects, puis livré les résultats de ses recherches et études établissant de façon irréfutable l’inexistence de l’enfer et du paradis?

Bien que l’homme contemporain ne se donne pas un seul instant de répit dans ses efforts de maîtriser de nouvelles perspectives, l’étendue de l’existence est telle que si nous voulions faire traverser des ondes capables de faire une rotation de la Terre toutes les 7 secondes sur toutes les choses existantes, l’opération prendrait, disons 100 millions d’années.

L’homme a acquis ces connaissances comme résultat de l’amélioration de ses moyens d’investigation et du développement du savoir pur des générations successives. Il est possible cependant que des univers immenses existent sans que nous en ayons connaissance, et rien ne nous empêche de le penser.

Einstein dit : « La grande énigme demeure insoluble, et nous ne pouvons même pas être sûrs que ce secret sera révélé un jour. Tout ce que nous avons lu dans le livre de la nature nous a appris beaucoup de choses, et bien que nous ayons lu et compris beaucoup, nous sommes aussi très loin de la solution de beaucoup d’autres questions. Et finalement nous nous demandons : une telle solution existe-t-elle? »28

De tout ce qui précède, il résulte que la négation pure et simple de l’existence du paradis et de l’enfer est quelque chose qui, en ce moment, ne se justifie nullement par la logique. Abstraction faite de cela, lorsque sera fermée la dernière page du « mouvement » dans l’intermédiaire entre les deux créations il n’y aura plus de relativité temporelle permettant de parler d’« avant » ou d’« après ».

  • 1. Nahj al-Balagha, sermon 42
  • 2. Coran, Sourate 13, verset 35
  • 3. Coran, Sourate 32, verset 17
  • 4. Coran, Sourate 43, verset 71
  • 5. Coran, Sourate 16, verset 40
  • 6. Coran, Sourate 39, verset 34
  • 7. Coran, Sourate 16, verset 31
  • 8. Nahj al-Balagha, ed. Fayd, sermon 164
  • 9. Coran, Sourate 104, versets 4 à 7
  • 10. Coran, Sourate 66, verset 6
  • 11. Coran, Sourate 14, versets 15 à 17
  • 12. Doua Koumayl enseigné à Koumayl ibn Zyad par Imam Ali (que la paix soit sur lui)
  • 13. Coran, Sourate 25, versets 65 et 66
  • 14. Nahj al-Balagha, ed. Subhi Salih, p.141
  • 15. Ibid, p. 246
  • 16. Kalimat-i Qisar, no. 227
  • 17. Coran, Sourate 10, verset 31
  • 18. Tabari, Ihtijaj, Vol. II, p. 97
  • 19. Coran, Sourate 50, verset 22
  • 20. Coran, Sourate 82, verset 19
  • 21. Coran, Sourate 40, verset 16
  • 22. Furu al-Kafi, Vol. III, p. 250
  • 23. Coran, Sourate 2, verset 166
  • 24. Coran, Sourate 3, verset 131
  • 25. Coran, Sourate 3, verset 133
  • 26. Coran, Sourate 53, verset 13 à 15
  • 27. Coran, Sourate 3, verset 133
  • 28. Khulasa-yi Falsafi-yi Nazariya-yi Einstein, pp. 19-20 (ouvrage en persan sur la pensée philosophique d’Einstein)