L’homme dans l’intermonde (le barzakh)

Parmi les idées religieuses les plus répandues, il y a celle de l’existence d’un intermonde (barzakh) entre l’ici-bas et l’au-delà. Il n’y a pas de doute que les âmes des hommes, c’est-à-dire la quintessence de leur existence, sont transférées, après la mort, vers des horizons plus vastes et un monde non matériel.

La limite établissant la séparation entre deux choses s’appelle « barzakh » en langue arabe. Comme le monde après la mort marque une étape intermédiaire entre la vie provisoire et transitoire d’ici-bas et la vie éternelle de l’au-delà, ce monde a été appelé le monde du barzakh, que certains auteurs français (notamment : Henry Corbin), traduisent par intermonde.

La vie y est dépouillée des attaches corporelles, et n’étant limitées ni par le temps ni par l’espace, les passions ne s’emparent pas des âmes humaines. La vision de l’homme y est telle qu’il peut se trouver en n’importe quel endroit en un clin d’œil. Dieu dit dans le Livre Sacré :

«...Derrière eux, cependant, il y a le monde intermédiaire, jusqu’au jour où ils seront ressuscités. »1

Le Coran décrit ainsi l’état des martyrs après la mort :

« Ne pense point morts ceux qui ont été tués dans le sentier de Dieu. Ils sont vivants, au contraire, auprès de leur Seigneur, et bien pourvus... »2

Le Coran évoque aussi les tourments des gens destinés à l’enfer, avant le Jour de la résurrection :

« Parmi eux il en est qui dit : "Donne-moi la permission (de rester) et ne me mets pas en tentation." Or, c'est bien dans la tentation qu'ils sont tombés ; l'Enfer est tout autour des mécréants. »3

Après la mort, les âmes des hommes bons seront plongées dans la joie et la gaieté de s’être libérées de la cage étroite du corps. Alors que dans la vie terrestre, leur vie ne se déroulait que sur une mince partie de la matière qui compose l’écorce terrestre, dans le barzakh, les âmes des bons (hommes et femmes) ne connaîtront aucune restriction ni limite : point de temps-durée ni d’espace fini, pour délimiter leur élévation.

Chacune selon son degré de perfection sera heureuse de son rang, et pourra accéder en toute facilité à tout lieu qu’elle désire. Des paysages ravissants et envoutants se dérouleront devant leur regard, et les merveilles du monde en comparaison seront insignifiantes et méprisables. Elles ne seront pas accompagnées de ce corps lourd et encombrant qui leur transmet ses limites, et ne sont point exposées à la vieillesse.

Pour les serviteurs de Dieu, il n’y aura que beauté, lumière, amour, douceur, et amitié pure dépouillée de toute ostentation auprès des Amis de Dieu et de Ses serviteurs rapprochés. Le Coran annonce la bonne nouvelle à ceux qui auront une vie conforme aux commandements de Dieu, qu’ils seront en compagnie des Amis sincères de Dieu. Oui, la fréquentation de ceux à qui Dieu a achevé les faveurs sera une des fiertés des hommes pieux. Le Coran fait explicitement cette promesse :

« Quiconque obéit à Dieu et au messager, c’est ceux-là qui seront avec ceux que Dieu a comblés de Son bienfait : prophètes, véridiques, martyrs, gens de bien; et quels bons compagnons que ceux-là! »4

Il faut noter que la fréquentation des Amis rapprochés de Dieu par les croyants ayant obéi ne signifie pas que ces derniers ont le même degré et le même rang qu’eux à tous points de vue. Chacun jouira des faveurs de Dieu et de Ses bénédictions selon son rang propre, tout en entretenant entre eux tous des relations d’intimité.

Un compagnon de l’Imam Sâdeq (6e Imam du Chiisme) rapporte avoir posé la question suivante à l’Imam : « Ô descendant du Prophète de Dieu, le croyant se montrera-t-il rétif au moment où il devra rendre son âme? »

L’Imam lui répondit : « Non! Par Dieu, quand l’ange de la mort viendra à lui pour prendre son âme, il s’inquiètera. L’ange de la mort lui dira : O ami de Dieu, ne crains rien, car j’en jure par Celui qui a envoyé Mohammad (que le salut de Dieu soit sur lui et ses descendants), je suis plus aimable et plus soucieux à ton égard que ne le serait un parent doux à cet instant. Ouvre tes yeux et regarde. »

L’Imam poursuivit : « L’ange lui présentera alors le Prophète (que la paix de Dieu soit sur lui et ses descendants), Ali l’Émir des Croyants, Fatima, al-Hassan et al-Hussein et les autres Imams (que la paix soit sur eux tous) de leur descendance. On dira alors au Croyant mourant : Voici le Prophète de Dieu, l’Émir des Croyants, Fatima, al-Hassan, et Al-Hussein et les Imams, tes compagnons.

Le Croyant ouvrira ses yeux et les verra. Une voix appellera alors son âme au nom de Dieu et dira : Ô âme tranquillisée (par l’acceptation de Mohammad et de sa famille), retourne vers ton Seigneur, agréant (de l’Imâmat) et agréé (par la juste rétribution); entre donc parmi Mes serviteurs (Le Prophète et sa Famille), et entre dans Mon paradis! Il n’aspirera alors à rien d’autre qu’à rendre l’âme et s’empresser de répondre à l’Appel. »5

D’autre part, les âmes des égarés seront plongées dans une obscurité terrifiante, et mèneront une vie tourmentée et affligée, regrettant le passé souillé par les péchés. Elles souffrent le calvaire à cause de ne rien pouvoir faire pour sauver les parents et les proches, et les biens matériels pour l’accumulation desquels elles n’avaient épargné aucun effort.

Le pire sera réservé aux injustes, aux tyrans, aux usurpateurs qui recevront les lamentations de ceux qu’ils ont opprimés comme des coups de poignard au cœur, et se verront assaillis par les spectres de leurs victimes qui les poursuivront, les harasseront, et les blâmeront tellement qu’ils accroîtront leurs tourments et leurs douleurs s’enflammeront.

Ce spectacle terrifiant servira de châtiment aux âmes de criminels qui seront ensuite précipitées dans les flammes d’un feu ardent qui les tourmentera horriblement. Ce sort terrifiant des corrompus est ainsi décrit par le Coran :

« Le Feu, auquel ils seront présentés matin et soir. Et le jour où l’Heure se dressera : Faites entrer les gens de Pharaon au plus dur du châtiment! »6

C’est dans de telles conditions que les corrompus et les égarés éprouveront la véracité des avertissements des prophètes et des savants religieux qui les mettaient en garde contre ce triste sort. Ils se blâmeront eux-mêmes et regretteront de s’être révoltés contre les ordres des prophètes, de ne pas avoir écouté leurs conseils, et finalement de s’être engagés sur la voie de la perdition.

Après la victoire de l’armée musulmane à la bataille de Badr, les cadavres de plusieurs grandes personnalités de la tribu de Qoreich avaient été jetés dans un fossé. Le Prophète est venu devant ce fossé, a jeté un regard sur les différents corps qui s’y trouvaient, et les appela un à un par leur nom disant : « Avez-vous éprouvé la véracité des paroles de votre Seigneur? Pour ma part, la promesse que Dieu m’a faite s’est réalisée. »

On demanda au Prophète : « Ô envoyé de Dieu, appelles-tu des gens qui sont morts? Mais comprennent-ils vos propos? » Il répondit : « En ce moment, ils entendent mieux que vous. »7

Un compagnon de l’Imam Ali (que la paix de Dieu soit sur lui) dit : « Je sortis un jour avec l’Émir des Croyants, Ali, hors de la ville de Koufa. Il se tint debout dans le Wâdi Salâm, comme s’il s’adressait à des gens. Je me tins debout à côté de lui jusqu’à ce que je me lasse.

Puis je m’assis jusqu’à m’ennuyer. Je me levai, et ramassai mon vêtement, et je dis : «Ô Émir des Croyants, je t’ai pris en pitié de te voir ainsi rester debout si longtemps. » J’ai étendu mon vêtement sur le sol pour qu’il s’assoie. Il me dit : « Ce n’était qu’un entretien avec des Croyants, pour leur tenir compagnie. » Je lui dis : « Sont-ils donc ainsi? »

Il me répondit : « Oui, et si on enlevait le voile de tes yeux, tu les verrais assis en cercles, s’entretenant, en toute humilité. »Je lui demandai : « Sont-ils des corps ou des âmes? » Il me dit : « des âmes. »8

De la tradition précédente, on peut déduire qu’en même temps qu’il y a séparation de l’âme et du corps avec la mort, l’âme ne rompt pas complètement ses relations avec le corps dans lequel elle a séjourné pendant une période déterminée.

Le châtiment qui sera infligé dans l’intermonde aux âmes corrompues des méchants sera ininterrompu, et aucun répit ne leur sera accordé. Le châtiment continu dans le barzakh est ainsi décrit dans le Coran :

« Le Feu, auquel ils seront présentés matin et soir. Et le jour où l’Heure se dressera : Faites entrer les gens de Pharaon au plus dur du châtiment! »9

Étant donné que la résurrection est le lieu de l’Éternité, où les notions de nuit et de jour n’existent pas, il s’agit donc d’un châtiment qu’ils subiront avant la résurrection, c’est à dire dans ce monde. Dieu dit à propos des élus et des heureux :

« Ils n’y entendront nulle vanité; rien que paix! Et ils auront là leur nourriture, matin et soir. »10

Il s’agit ici de matinée et de soirée qui correspondront dans le barzakh au jour et à la nuit terrestres, avant la résurrection. Car le Coran décrit le paradis en ces termes :

« Ils y resteront accoudés sur les trônes, n’y voyant ni soleil ni froid mordant, »11

« Les gens du Paradis seront, ce jour-là, en meilleur gîte, et en lieu de sieste plus joli. »12

C’est le mot maqîla, sieste qui attire notre attention dans ce verset. Car la sieste est un sommeil qui a lieu dans la courte période précédant la prière du Dhohr, midi. Or, le sommeil n’aura pas de sens dans le Paradis.

Il est vrai aussi que dans le Barzakh, il n’y a pas de sommeil terrestre. Mais le Barzakh est à la Résurrection, ce qu’est le sommeil par rapport à l’état de veille. C’est pour cela que le qiyam (se lever, se réveiller) ne s’applique que pour la résurrection.

La vie dans le Barzakh, l’intermonde, est plus parfaite et plus achevée que la vie terrestre. Une tradition dit : « Les hommes sommeillent, et quand ils mourront, ils se réveilleront. »

De même que l’homme plongé dans le sommeil connaît un ralentissement et un affaiblissement de ses sens et facultés et se trouve dans un état à mi-chemin entre la vie et la mort, mais récupère toutes ses fonctions vitales quand il se réveille, de même la vie terrestre de l’homme est qualitativement inférieure à sa vie dans l’intermonde. Quand l’homme arrive au Barzakh, il acquiert davantage de perfection.

Al-Ghazali dit : « Dans notre sommeil, nous voyons en rêve un univers, et nous ne nous représentons pas dans cet état que nous sommes plongés dans le sommeil. Et cet état fait partie du système de notre vie, alors que le principe est l’état de veille. Dès que nous nous réveillons, nous nous apercevons que l’état de sommeil n’était qu’un instant, pas plus.

Pourquoi notre vie terrestre ne serait-elle pas par rapport à une autre vie, comme l’état de sommeil? Notre croyance en l’authenticité de la vie terrestre ressemble à la croyance qu’un dormeur a en son rêve, pas plus.

Si nous disons que lorsque nous nous réveillons, nous comprendrons qu’il ne s’agissait que d’un songe et d’une illusion, dénuée de toute réalité, cela signifiera qu’elle est dénuée de réalité par rapport à une vie plus parfaite, où le rêve n’en constituerait qu’une petite séquence, la grande partie étant constituée par l’éveil; sinon par rapport à lui-même, le songe serait une réalité.

De même la vie terrestre est une réalité par rapport à elle-même, mais par rapport à une vie plus achevée, plus large et plus sublime, elle n’est qu’un rêve et un sommeil. »13

L’intermonde représente en fait une préfiguration du châtiment ou de la récompense que l’homme recevra au jour de la résurrection. Le Barzakh est une fenêtre ouverte sur le sort futur de l’homme qui saura ainsi à quoi s’attendre de ses œuvres ici-bas.

Il existe plusieurs traditions dont les contenus se recoupent et se complètent et qui évoquent le sort des hommes pieux dans l’intermonde, nous apprenant notamment que ces hommes n’entreront pas alors dans le paradis, mais qu’ils pourront admirer, par une porte ouverte à cet effet, la place qui les attend, et par laquelle leur parvient une brise nourrissante.

La première chose qui s’éclaircira pour l’homme après sa mort, c’est la désuétude des règles, normes et comportements en usage dans ce monde. Quand les liens phénoménaux seront rompus, et que l’homme entamera de nouveaux horizons dépourvus de tous les aspects terrestres, il est naturel que tous les objectifs et mobiles qui l’ont animé tout au long de sa vie se transforment en mirages, sans valeur aucune.

Dieu dit dans son Livre inimitable :

« Ceux qui ont fait du tort à eux-mêmes, les Anges enlèveront leurs âmes en disant : "Où en étiez-vous? " (à propos de votre religion) - "Nous étions impuissants sur terre", dirent-ils. Alors les Anges diront : "La terre d'Allah n'était-elle pas assez vaste pour vous permettre d'émigrer? " Voilà bien ceux dont le refuge est l'Enfer. Et quelle mauvaise destination! »14

« Et vous voici venus à Nous, seuls, tout comme Nous vous avions créés la première fois, abandonnant derrière vos dos tout ce que Nous vous avions accordé. Nous ne vous voyons point accompagnés des intercesseurs que vous prétendiez être des associés. Il y a certainement eu rupture entre vous: ils vous ont abandonnés, ceux que vous prétendiez (être vos intercesseurs).»15

L’homme fait face à deux questions dans l’ici-bas : la première est qu’il s’imagine être le propriétaire des biens de ce monde, et que ces biens le mèneront à ces aspirations et objectifs. La deuxième est qu’il se croit incapable de s’assurer ses besoins sans le secours de ces biens, et pense que sans l’aide des proches et des amis, des relations influentes et puissantes, il ne parviendra guère à ses fins.

Pour cette raison, le Coran insiste sur le caractère périssable et vain de ces deux questions. Avec la mort, l’homme rompt toutes ses attaches matérielles, et ses idoles illusoires. Son regard s’ouvre au même moment sur la Réalité, et comprendra la futilité de ce qu’il considérait comme précieux, et digne d’appui.

À cet instant, il paierait cher pour que l’occasion lui soit donnée de mettre en garde les siens pour qu’ils n’agissent pas dans le restant de leurs jours à son exemple, afin de leur épargner de tomber dans le même piège que celui où il est tombé. Le Noble Prophète a dit dans un hadith :

« Quand le mort est porté dans son cercueil, son âme volera au-dessus du cercueil en disant : " ô ma famille, ô mes enfants! Que la vie ne se joue pas de vous comme elle s’est jouée de moi. J’ai ramassé les biens de leurs sources licites et illicites, puis je les ai laissés à d’autres. L’usufruit est à eux, et la conséquence est à moi. Prenez garde de subir le même sort que le mien. " »16

L’Imam al-Hâdi (que la paix soit sur lui) compare le monde à un marché : « Le monde est un marché, où gagnent certains et où perdent d’autres. »17

Le Coran appelle les hommes à s’engager dans un commerce fructueux dans le marché de la vie terrestre.

« Ô, les Croyants! Vous indiquerez je un marché qui vous sauvera d’un châtiment douloureux? Vous croirez en Dieu et en Son messager, et vous lutterez de biens et de corps dans Son sentier! C’est mieux, pour vous, si vous saviez! »18

  • 1. Coran, Sourate 23, verset 100
  • 2. Coran, Sourate 3, verset 169
  • 3. Coran, Sourate 9, verset 49
  • 4. Coran, Sourate 4, verset 64
  • 5. Furu al-Kafi, Vol. III, pp. 127-128
  • 6. Coran, Sourate 40, verset 46
  • 7. Bihar al-Anwar, Vol. XIX, p. 346
  • 8. al-Kafi, Vol. III, p. 242
  • 9. Coran, Sourate 40, verset 46
  • 10. Coran, Sourate 19, verset 62
  • 11. Coran, Sourate 76, verset 13
  • 12. Coran, Sourate 25, verset 24
  • 13. Cité dans Bist Guftar, p. 323
  • 14. Coran, Sourate 4, verset 97
  • 15. Coran, Sourate 6, verset 94
  • 16. Bihar al-Anwar, Vol. III, p. 136
  • 17. Tuhaf al-`Uqal, p. 483
  • 18. Coran, Sourate 61, versets 10 et 11