Quel est le critère de nos actes

Comment nous sera-t-il demandé compte de nos actes au jour du jugement?

Comme nous l’avions souligné précédemment, la représentation que nous faisons des situations qu’il ne nous est pas possible d’expérimenter dans notre vie est une représentation illusoire. La pensée demeurera impuissante et ne progressera jamais dans le sens d’une saisie de la réalité de la chose.

Il est vain d’attendre de nos esprits qu’ils conçoivent la forme de la vie dans l’au-delà, et ses particularités. Nous vivons en effet en prisonniers dans ce monde, et un mur se dresse entre nous et l’au-delà; comment pourrions-nous dès lors embrasser l’étendue et la profondeur de la perfection de cette vie, et accéder à la connaissance de sa nature? Il est faux de croire qu’un être variable et instable puisse décrire une vie éternelle de façon authentique.

Donc, quand nous parlons du jugement des gens au jour de la résurrection et des comptes qu’ils devront rendre, il ne faut pas s’imaginer que ce jugement ressemblera à toute la procédure avec dossier, enquête et comparution devant un tribunal comme cela se passe dans ce monde ci. La réalité de l’au-delà demeure recouverte d’un mystère, et toute représentation dans ce domaine ne saurait acquérir une valeur authentique.

Ceux qui cherchent la vérité savent que si l’on veut savoir comment se feront les comptes et comment l’on distinguera le vrai du faux, le bon du mauvais, dans un monde différent à tous points de vue du nôtre, il ne faut pas s’imaginer que les hommes s’y tiendront debout devant des enquêteurs d’un tribunal qui pèseront leurs actes sur une balance énorme, et qui, selon que le plateau penche en faveur du bien ou du mal, émettront leur verdict qui sera transmis à ceux qui seront chargés de son application, après avoir au préalable prêté l’oreille à l’avocat de la défense. Certes non, les choses ne seront pas ainsi, car la Balance, dans le Coran, a un sens global :

« Et quant au Ciel, Il l’a élevé bien haut. Et il a posé la balance. »1

« Au jour de la résurrection, Nous poserons les balances justes. Nulle âme, donc, ne sera lésée. Fût-ce du poids d’un grain de moutarde, Nous le ferons venir. Et il suffit de Nous comme comptable! »2

« Et il y aura pesée, ce jour-là, voilà la vérité. Donc, quant à celui dont les balances pèseront lourd, alors les voilà les gagnants. Et quant à celui dont les balances pèseront léger, alors les voilà ceux qui auront fait perdantes leurs âmes en prévariquant contre Nos signes. »3

Dans ce verset, il est fait allusion au fait que ceux qui ont perdu l’authenticité de leur existence subiront une perte irréparable et irrémédiable, car en corrompant l’essence même de son existence, l’homme se prive de la source même qui lui aurait permis de se réformer.

Rappelons qu’il ne nous est pas toujours possible d’avoir l’intuition des critères existants pour la compréhension des mots. Il nous est nécessaire d’étudier les concepts d’après leur résultat. Les concepts que nous utilisons à propos de l’autre monde n’obéissent pas à l’ordre de notre langage et de notre vocabulaire. Par conséquent, nos paroles s’avèrent totalement incapables de rendre compte de la réalité.

L’homme peut de nos jours, grâce au progrès scientifique, disposer de critères pour la connaissance de la pression atmosphérique, de la température du corps, de la pression sanguine et de la tension électrique, mais il n’a pas encore de critères lui permettant de mesurer les mobiles de nos actes, la nature de nos intentions, la quantité de bien ou de mal dans notre travail, alors qu’il existe dans l’autre monde des critères adéquats pour l’évaluation de toute chose.

Il y existe des critères précis et des instruments de mesure spéciaux des valeurs spirituelles et psychologiques, pouvant déterminer les actes des hommes en fonction de leur positivité ou de leur négativité, et ce bien que nous-mêmes, dans nos circonstances actuelles, nous ne les connaissons pas avec précision et que nous ne puissions pas accéder à leur nature réelle ici-bas.

Car la connaissance que nous avons de ce monde en constante transformation, où toute chose poursuit sans répit les étapes de son devenir, provient de l’expérience que nous avons au contact de ces choses, alors que le monde de l’au-delà présente un contenu et des caractéristiques spéciales auxquels n’accèdent pas directement nos perceptions qui échappent à notre intuition cognitive. Par conséquent, toute expérience de ce monde demeure pour nous impossible.

Hichâm dit : « J’ai interrogé l’Imâm Sadeq (que la paix de Dieu soit sur lui), au sujet du verset suivant :

« Au jour de la résurrection, Nous poserons les balances justes. Nulle âme, donc, ne sera lésée. »4

L’Imâm me répondit : « “Les balances, ce sont les Prophètes et les Imams. »5

En approfondissant l’examen du contenu de cette tradition, on comprendra que les individus parfaits dans leur humanité constituent des normes et des critères fixes pour l’évaluation des actes des hommes. Chacun pourra mesurer l’ampleur et la valeur de sa foi et de ses œuvres par comparaison avec les œuvres et la foi de ces individus.

Et même, dans ce monde, ce sont les pieux et les hommes de bonne volonté qui constituent le critère de l’humanité. Mais comme la plupart des réalités sont voilées par la confusion dans ce monde, elles s’éclairciront au jour de la résurrection, car il sera le jour de la manifestation de la réalité de toutes les choses.

Il semble que l’emploie de « balances » au pluriel, se réfère au grand nombre des Amis de Dieu, des Saints et des guides de l’humanité qui constituent des balances, des critères pour les hommes. Beaucoup s’imaginent que la valeur du travail se mesure par ce qu’il rapporte de profit, et ils considèrent qu’un travail est d’autant plus important qu’il rapporte un gros gain.

Il va de soi qu’un tel jugement se fonde sur la valeur sociale et objective du travail, et ne prend pas en compte l’intention de l’agent ayant produit le travail. Pour un tel jugement, peu importe que l’objectif de l’agent ayant accompli le travail ait été de faire du bien, ou d’attirer l’attention d’autrui sur lui-même par ostentation, ou s’il a été motivé par des mobiles sublimes qui lui auraient inspiré l’accomplissement de son âme.

Donc, socialement parlant, la notion de bien agir se mesure par l’intérêt que tire la société de l’acte accompli, sans se soucier des facteurs qui ont conduit l’auteur de cet acte à se comporter ainsi, ni se préoccuper de l’objectif visé par son idéologie personnelle.

Dans la perspective divine, ce n’est pas la quantité de travail qui est l’objet d’intérêt. L’attention se porte sur les mobiles subjectifs qui sont à l’origine de l’initiative de l’homme. Ce qui constitue la base du choix du critère réel, et qui est accepté par Dieu, c’est la qualité de l’acte et la nature spécifique des motivations qui ont amené l’homme à l’accomplir.

Par conséquent, si un homme accomplit un acte dépourvu de tout esprit d’authenticité, sans lien avec la source de l’existence, par seul désir d’ostentation, et d’acquérir une renommée transitoire et le respect des gens, non seulement sa valeur réelle n’augmentera pas, mais elle baissera même. De tels objectifs dépouillent le travail de toute sincérité ou pureté, et le privent d’âme et de valeur.

Les biens souillés d’un tel individu n’ont aucune valeur auprès de Dieu, qu’Il soit exalté, car il les aura acquis en troquant la religion et l’au-delà contre ici-bas. Il ne méritera plus de faire l’objet de la compassion et de la clémence divine. Il n’est donc pas juste, quand nous voulons apprécier un acte donné, de nous en tenir à la quantité de profit qu’il rapporte à la société, ou de le réduire à de simples équations arithmétiques.

Si l’acte présente une qualité spéciale, entraîne un progrès spirituel, revêt un aspect sublime, et que l’âme rompt la cage étroite des passions et parvient aux degrés de la pureté et de la sincérité, que l’homme se soumet aux commandements divins et les applique de bon cœur, les actes d’un tel homme seront purement destinés à l’agrément de Dieu.

Et tout ce qu’Il supportera comme peines et souffrances dans leur accomplissement seront considérées comme un effort dans la voie de Dieu, et par conséquent il reviendra à Dieu de l’en récompenser. Le facteur fondamental dans l’acceptation des œuvres, et l’élévation du rang de l’homme, c’est l’objectif sincère et désintéressé, ainsi que l’intention pure qui vise à l’obtention de la satisfaction de Dieu.

Par conséquent, les actes n’ont pas une valeur absolue, en soi, pour qu’on puisse les évaluer quantitativement. La valeur de tout homme est déterminée par le niveau de sa sincérité, et l’évaluer ne consiste en rien d’autre qu’à mesurer l’ampleur de sa sincérité. Le grand Prophète de l’Islam a dit : « Les actes ne valent que par l’intention. »6

Commentant le verset :

«...afin d’éprouver qui de vous est de plus belle œuvre. »7

L’Imam Sadeq a dit : « Ce verset ne signifie pas celui qui a fait le plus d’œuvres, mais l’œuvre la plus juste, la plus correcte. Or, la chose la plus juste, c’est la crainte de Dieu, l’intention bonne et sincère. »

Puis il dit : « Persister dans un acte jusqu’à le rendre sincère et pur est plus dur à accomplir que l’acte même. L’acte sincère; c’est celui pour lequel tu voudrais que nul autre que Dieu te loue. L’intention est supérieure à l’acte. Or donc, c’est l’intention qui est l’acte lui-même. »

Puis il récita le verset coranique :

« Dis : Chacun agit selon son mouvement. »8

« C’est-à-dire selon son intention », commenta l’Imam.9

Ces traditions impliquent que, dans la perspective divine, le critère d’acceptation ou de rejet de nos actes par le Créateur réside dans l’esprit de l’individu même qui les accomplit, ou, en d’autres termes, dans l’impression que chacun éprouve lors de l’exécution d’un acte donné, et dont, de toute façon, Dieu a connaissance.

Tel est le critère d’évaluation auprès de Dieu, critère que les Saints et les Imams ont enseigné aux hommes, afin que ces derniers n’accomplissent de bonnes œuvres que pour Dieu.

Le Coran Sacré dit :

« Et ceux qui dépensent leurs biens cherchant l’agrément de Dieu, de pair avec leur propre affermissement, il en est d’eux comme d’un jardin sur un coteau; qu’une averse l’atteigne, elle double ses fruits; quand ce n’est pas l’averse qui l’atteint, c’est la rosée. Et Dieu observe ce que vous faites. »10

Plus l’homme aura une conviction et une foi en l’Essence Sacro-sainte, plus ses œuvres manifesteront des traces et des signes de sa sincérité, et plus l’agrément de Dieu sera le fil directeur de ses espoirs et aspirations. Le Coran rapporte la parole du Prophète Salomon quand il implora le Seigneur en disant :

« Dispose-moi, Seigneur, à rendre grâces pour le bienfait dont Tu m’as comblé ainsi que mes père et mère et que j’œuvre le bien que Tu agrées... »11

Et Joseph, que la paix de Dieu soit sur lui a opté, en des moments critiques, pour la fidélité aux ordres divins, la préservation de sa chasteté, et a préféré la prison terrifiante à la désobéissance aux Commandements de Dieu et à l’inclination à la passion, disant :

« Il dit : Ô mon Seigneur, la prison m’est plus chère que ce à quoi l’on m’invite. »12

Il a méprisé ainsi la liberté apparente qui voulait l’entraîner vers la désobéissance au Créateur, et a choisi la prison, rassuré que, ce faisant, il libèrera son âme et la pureté de sa conscience. Ce choix est à ce point inestimable et sublime qu’on peut dire que rien d’autre ne lui est égal.

Certaines traditions considèrent que l’obéissance aux ordres du Seigneur, sans qu’y rentrent en ligne de compte la peur du châtiment, ou la convoitise d’une récompense, constitue une qualité spécifique aux hommes probes qui ont reçu leur éducation par les voies invisibles de Dieu. Ces hommes parviennent au plus haut degré de la sincérité et de la connaissance de l’Essence Sacro-sainte infinie.

Rien ne les intéresse au cours de leur pérégrination mystique sinon l’obtention de l’agrément divin. Parvenus à cet état, ils ne font rien qui ne soit conforme à la Volonté du Tout-Puissant. Dans un sermon d’une rare beauté, l’Imam Ali qualifie cette catégorie d’hommes de « libres ». Il dit :

« Certains hommes adorent Dieu par convoitise : c’est l’adoration des marchands. Certains hommes adorent Dieu par peur : c’est l’adoration des esclaves. Certains hommes adorent Dieu par grâce : c’est l’adoration des libres. »13

L’adoration de Dieu est d’une part quelque chose de général et d’universel : tous les êtres possèdent, dans l’ordre universel, un moyen par lequel ils manifestent les règles de leur existence, et rendent un culte à Dieu selon une modalité propre à chacun, et se meuvent dans une orbite spirituelle propre.

D’autre part, l’homme est une partie indissociable de l’univers, et il en est le membre le plus parfait. Sa vie est liée à l’ensemble du système universel. Il n’a donc d’autre choix que de suivre la loi générale de l’univers, et d’accomplir son culte en toute pureté jusqu’à ce que toutes ses relations soient empreintes de spiritualité.

Grâce à ce lien profond, il se donne une voie caractérisée par un monothéisme agissant, et un objectif clair et droit, conférant à toutes les dimensions de son être cohésion et conformité, et s’assurant le succès et le bonheur dans ce monde et dans l’autre.

Donc, un acte ne peut être en réalité le bien, et mériter récompense dans l’au-delà, que s’il procède d’une motivation métaphysique et d’un but sacré, et que si l’homme qui a accompli cet acte jouit d’une vision profonde et d’une intelligence supérieure conforme à la profondeur et à l’étendue du monde que l’on ne peut réduire à des formes limitées et inertes.

Cette perception élevée n’est rendue aisée que par l’établissement d’un lien permanent avec le Créateur, l’adoration continue de Dieu, la persévérance dans la recherche de Sa satisfaction; la vie à l’ombre de Sa bonté et de Sa garde confère à l’homme à accomplir sa mission de vicaire de Dieu sur la terre. À ce propos, citons les paroles qu’adresse l’Imam Ali au Seigneur, l’implorant :

« Ô Seigneur! Je Te demande par Ta vérité, par Ta Sainteté et par les grands de Tes attributs et Noms, de faire que nuit et jour, je ne me sépare jamais de Ton souvenir, et que je Te serve sans relâche, et que mes œuvres reçoivent Ton assentiment, de telle sorte que mes œuvres et mes invocations constituent une seule et même invocation, et que pour l’éternité, je sois toujours à Te servir. Ô mon Maître! Ô Toi mon appui, ô Toi auprès de qui je porte mes plaintes.

Ô Seigneur! Ô Seigneur! Ô Seigneur! Accorde à mes organes la force de Te servir, et renforce ma résolution de Te servir. Accorde-moi le sérieux nécessaire qu’exigent la crainte de Toi, et la permanence de mon état de serviteur. Et ce, afin que je m’élance sur le champ de ceux qui rivalisent à qui sera le premier à arriver à Toi, que j’accoure à Ton service sincère, que je sois parmi ceux qui jouissent de Ta proximité, que je sois proche de Toi comme le sont les sincères, que je Te craigne comme Te craignent ceux qui ont la certitude, que je sois dans Ton voisinage avec les Croyants. »14

  • 1. Coran, Sourate 55, verset 7
  • 2. Coran, Sourate 21, verset 47
  • 3. Coran, Sourate 7, versets 8 et 9
  • 4. Coran, Sourate 21, verset 47
  • 5. Bihar al-Anwar, Vol. VII, p. 252
  • 6. Nahj al-Fasaha, p. 190
  • 7. Coran, Sourate 67, verset 2
  • 8. Coran, Sourate 7, verset 84
  • 9. Usul al-Kafi, Vol. III, chapter “Ikhlas”
  • 10. Coran, Sourate 42, verset 20
  • 11. Coran, Sourate 27, verset 19
  • 12. Coran, Sourate 12, verset 33
  • 13. Nahj al-Balagha, ed. Fayd, p. 1182
  • 14. Doua Kumayl enseigné à Kumayl ibn Zyad par Imam Ali (que la paix soit sur lui)