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Leçons 5 & 6: Bref historique (2)

Les ‘urafâ’ du 4e siècle

1-Abû Bakr al-Chiblî: Il est l’un des plus renommés des ‘urafâ’. Il étudia chez Junayd al-Baghdâdî et fut contemporain d’al-Hallaĵ. Il est originaire de Khorâsân (Iran). Les livres de Biographies dont « Rawdhât al-Jannât » citèrent beaucoup de ces écrits et poèmes gnostiques. Al-Khawâjah ‘Abdullâh al-Ançârî écrit que Thû-l-Nûn al-Miçrî était le premier à s’être exprimé par les symboles et les signes, suivi par al-Junayd qui donna à cette science (soufisme-‘irfân) des règles et un ordre et composa des livres sur ce sujet. Puis vient le rôle d’al-Chiblî pour la porter vers les chaires.

Il mourut entre 234 et 244 de l’hégire à l’âge de 87 ans environ.

2-Abû ‘Alî al-Rûdbârî (décédé en l’an 322 H.): Son ascendance remonte à Anoushîrawân, le célèbre shah sassanide d’Iran. Il fut le compagnon inséparable d’al-Junayd et étudia le fiqh chez Abû-l-‘Abbâs Ibn Charîh et la littérature chez Tha‘lab. On dit qu’il réunit la Charî‘ah (la loi islamique), la Tarîqah (la voie spirituelle soufie) et la Haqîqah (la Vérité).

3-Abû Naçr al-Sarrâj al-Tûcî (décédé en378 H.): Il est l’auteur du célèbre livre «al-Luma‘» (ouvrage classique, original et crédible dans le domaine du ‘irfân et du soufisme). Il étudia chez beaucoup de cheikh du soufisme directement ou indirectement. Certains prétendent que le mausolée situé vers la fin de la rue de Mashhad, connu sous le nom de «Pîr Pâlâné Dûz »1 serait en réalité la tombe de Abû Naçr al-Sarrâj.

4-Abû-l-Fadhl-al-Sarkhacî (décédé en 369 H.). Il est le neveu d’Abû ‘Alî al-Rûdbârî et compte parmi les ‘urafâ’ de la Syrie.

5- Abû Tâlib al-Makkî (décédé en 385 ou 386 H.): Il s’est rendu célèbre grâce à son livre «Qût al-Qulûb» qu’il écrivit sur le ‘irfân et le soufisme. Il est originaire de Bilâd al-Jabal en Iran mais était connu sous le nom de Makkî (mécquois) parce qu’il habita à la Mecque.

Les ‘urafâ’ du 5e siècle

1-Al-Cheikh Abû-l-Hassan al-Kharqânî (décédé en 425 H.): Il compte parmi les ‘urafâ’ les plus connus et on raconte sur lui des histoires étonnantes. On dit par exemple qu’il rendait visite au tombeau de Bâyazid al-Bistâmî et lui parlait et que ce dernier de son tombeau résolvait ses problèmes. Al-Mawlawî le cita souvent dans « al-Muthnawî » et déclarait qu’il l’aimait beaucoup et qu’il avait subi son influence. On dit qu’il avait rencontré le célèbre philosophe Avicenne et le gnostique renommé Abû-l-Khayr.

2-Abû Sa‘îd Abû-l-Khayr al-Nichâpûrî (décédé en 440 H.): Il est l’un des plus renommés et le plus actif des ‘urafâ’. Il composa de très beaux quatrains et des écrits en belle prose cadencée gnostiques. Un jour, Avicenne assista à sa séance de prône où il discourait sur la nécessité de l’action et sur les conséquences respectives de l’obéissance et la désobéissance à Allâh. Avicenne intervint alors et composa des vers dont la teneur approximative est: «Nous n’aspirons qu’à la Miséricorde d’Allâh, qui couvre aussi bien celui qui accomplit les bonnes actions que celui qui ne fait rien. Abû Sa‘îd lui répondit immédiatement en improvisant des vers de la même mesure et de la même rime que les siens qu’on peut résumer ainsi: «Ne compte pas voir un jour où le bienfaiteur et le non-bienfaiteur seront traités également ».

3- Abû ‘Alî al-Daqqâq al-Nîchâpûrî (décédé en 405 ou 412 H.): Il est considéré comme ayant réuni en lui la pratique et la connaissance de la Charî‘ah (la Loi islamique) et la Tarîqah (la voie soufie). Il était un interprète (mufassir) du Coran et un prêcheur. Il fut surnommé «al-Cheikh al-Bakkâ’» (le cheikh qui ne cesse de pleurer) à force d’avoir pleurer pendant ses supplications adressées à Allâh.

4-Abû ‘Alî Ibn ‘Uthmân al-Hajwîrî al-Ghaznawî (décédé en 470 H.): Il est l’auteur d’un ouvrage célèbre «Kashf al-Mahjûb » qui vient d’être réédité.

5- Al-Khawâjah ‘Abdullâh al-Ançârî (décédé en 418 H.): Il est arabe et descend de la lignée du célèbre Compagnon Abû Ayyûb al-Ançârî. Il est l’un des plus pieux et des plus connus des ‘urafâ’. Il écrivit des aphorismes, des conciliabules (munâjât) et quatrains originaux qui lui ont valu une grande renommée. Dans l’un de ses discours, il dit: «Si tu étais dans ton enfance abject, dans ta jeunesse impétueux, et dans ta vieillesse impuissant, quand tu adorerais Allâh? » Et: «Enlaidir le laid est bassesse et embellir le beau est abêtissement, quant à moi, je m’évertue à embellir le laid ».

Il naquit et mourût à Herât (Afghanistan). De là son surnom: «Cheikh de Herât ». Il écrivit beaucoup de livres dont le plus connu est «Manâzil al-Sâ’irîn » (Les stades des pèlerins spirituels) considéré comme un livre didactique dans le domaine du «voyage spirituel » (al-Sayr wa-l-Sulûk) et le plus profond des ouvrages gnostiques. Les uléma ont beaucoup commenté cette œuvre.

6-Al-Imâm Abû Hâmid Muhammad al-Ghazâlî al-Tûcî (décédé en 505 H.): Il est l’un des plus réputés des ‘ulemâ’ de l’Islâm. Sa renommée s’étendit à l’orient et à l’occident du monde. Il cumula les sciences rationnelles et instrumentales. Il fut le président de «Jâmi‘ al-Nidhâmiyyah », la plus haute position spirituelle de l’époque. Mais n’ayant trouvé dans les connaissances qu’il avait acquises ni dans la position qu’il avait obtenue ce qui satisfait son désir spirituel, il s’occulta et se mit à rééduquer son âme pendant dix ans à Bayt-ul-Muqdas. Tout au long de cette période de retraite spirituelle, il s’orienta vers le ‘irfân et le soufisme et n’accepta plus aucune fonction officielle jusqu’à la fin de sa vie. Après cette période d’exercices spirituels, il écrivit son célèbre livre: «Ihyâ’ ‘Ulûm al-Dîn ». Il mourut à Tûs, sa ville natale.

Les ‘urafâ’ du 6e siècle

1-‘Ayn al-Qudhât al-Hamadânî: Il fut le plus zélé des ‘urafâ’ et un adepte d’Ahmad al-Ghazâlî, le frère cadet de Muhammad al-Ghazâlî, un gnostique lui aussi. Il écrivit beaucoup de livres, ainsi que des poèmes riches en significations mais dont certains n’étaient pas dénués de propos d’apparence blasphématoire (chatahât) à cause desquels il fut considéré comme mécréant, assassiné et brulé entre l’an 525 et 535 H.

2- Al-Sanâ’î al-Ghaznawî: Il était un poète connu et mourut pendant la première moitié du VIe Siècle. Ses poèmes débordaient de gnose profonde. Al-Mawlawî rapporta ses dires dans al-Mathnawî et les expliqua.

3- Ahmad al-Jâmî (décédé en 536): C’est l’un des ‘urafâ’ et soufis de renom. Il composa des poèmes sur la peur et l’espérance. Sa tombe est connue à Turbat Jâm, à la frontière irano-afghane.

4- ‘Abdul-Qâdir al-Jîlânî (décédé en l’an 560 ou 561 H.): Il naquit au nord de l’Iran mais il vécut, grandit et mourut à Baghdad et y fut enterré. D’aucuns soutiennent qu’il était natif du quartier « Jîl » à Baghdad et non pas de «Guîlân » d’Iran. Il était une personnalité islamique tumultueuse à qui on attribue la paternité de la chaine qâdiriyyah, l’une des principales chaines soufies. Sa tombe est un lieu de visite en Irak. Il descend de l’Imâm al-Hassan (p).

5- Cheikh Rûzbahân al-Baqlî al-Chîrâzî, connu sous l’appellation d’«al-Cheikh al-Châttâh» à cause de la multitude de ses «propos d’apparence blasphématoire » (chat-hah). Il mourut en 606 H. Les orientalistes publièrent dernièrement certains de ses livres.

Les ‘urafâ’ du 7e siècle

Ce siècle vit l’apparition des ‘urafâ’ éminents dont nous mentionnons certains d’entre eux selon l’ordre de la date de leur décès:

1- Cheikh Najm-ul-Dîn Kubrâ al-Khawârizmî: C’est l’un des plus grands et des plus renommés des ‘urafâ’. La plupart des chaines gnostiques remontent à lui. Il avait été l’élève, l’adepte et le beau fils du Cheikh Rûzbahân al-Chîrâzî. De même il avait beaucoup de disciples dont Bahâ’-ul-Dîn al-Walad, le père de Mawlânâ al-Mawlawî al-Rûmî. Il vécut à Khawârizm et connut l’invasion mongole. Lorsque les mongols décidèrent d’envahir Khawârizm, ils lui envoyèrent une lettre de sauf-conduit lui permettant de sortir en toute sécurité de la ville pour avoir la vie sauve. Mais il leur répondit: «J’ai vécu avec les habitants de cette ville dans l’aisance, et je ne vais pas les abandonner dans la difficulté ». Joignant l’acte à la parole, il mit ses habits de guerre et combattit avec ses concitoyens jusqu’à ce qu’il fût mort en martyr en l’an 616 de l’hégire.

2- Cheikh Farîd al-‘Attâr: Il compte parmi les plus grands et les plus en vue des ‘urafâ’. Il écrivit des livres en prose et en vers. Son ouvrage «Tath-kirat al-Awliyâ’» est l’une des plus importantes sources auxquelles se sont intéressés les orientalistes. Il expliqua dans ce livre les notices biographiques des ‘urafâ’ et des soufis en commençant par l’Imâm al-Sâdiq (p) et en finissant par l’Imâm al-Bâqir (p). De même son livre «Mantiq al-Tayr» (Le Langage des Oiseaux) est l’un des plus merveilleux ouvrages gnostiques.

Il étudia chez Cheikh Majd-ud-Dîn al-Baghdâdî, un adepte et disciple du Cheikh Najm-ud-Dîn Kubrî al-Khawârizmî. Il atteignit aussi l’époque de Qutb-ud-Dîn Haydar qui avait été un des cheikhs de cette époque-là et qui fut enterré dans «Turbaté Haydariyyah » qui porte son nom. La mort d’al-‘Attâr coïncida avec les troubles des Mongols et on dit qu’il fut assassiné par ceux-ci entre 626 et 628 de l’hégire.

3- Cheikh Chahâb-ud-Dîn al-Suhrawardî al-Zanjânî (décédé en 632 h.): Il composa le livre «‘Awârif al-Ma’ârif » considéré comme une des sources précieuses de la gnose. Son ascendance remonte à Abû Bakr. Il accomplissait le Pèlerinage et se rendait auprès de la tombe du Prophète (P) une fois par an. Il connut ‘Abdul-Qâdir al-Jîlânî et lui parla. Cheikh Sa‘dî al-Chîrâzî et Kamâl-ud-Dîn Ismâ‘îl al-Içfahânî, deux poètes célèbres furent parmi ses adeptes. A ne pas confondre avec son homonyme Cheikh Chahâb-ud-Dîn al-Suhrawardî, le célèbre philosophe assassiné, alias Cheikh al-Ichrâq, tué à Halab entre 581 et 590 de l’hégire.

4- Ibn al-Fâridh al-Miçrî (décédé en 632 H.): Il compte parmi les ‘urafâ’ les plus en vue et il composa des vers gnostiques en arabe, qui sentent la perfection et la finesse. On publia plusieurs fois son recueil de poésie et de grands ‘urafâ’ tel que ‘Abdul-Rahmân al-Jâmî (un des ‘urafâ’ renommé du IXe siècle) s’ingénièrent à expliquer ses poèmes. On a même comparé sa poésie à celle de Hâfidh al-Chîrâzî. Lorsque Muhyy-id-Dîn Ibn ‘Arabî lui avait demandé d’éclaircir ses poèmes, il lui répondit: «Votre livre (al-Futûhât al-Makkiyyah) est l’explication de mes poèmes ».

Ibn al-Fâridh vivait souvent des états gnostiques et se trouvait dans l’extase et l’attraction spirituelle. Et c’est lorsqu’il se trouvait dans de tels états qu’il composa la plupart de ses poèmes.

5- Muhyy-id-Dîn Ibn ‘Arabî al-Hâtamî al-Tâ’î al-Andaluci (décédé en 638 H.): Il naquit en Andalousie et son ascendance remonte à Hâtam al-Tâ’î. Il semblerait qu’il passa la plus grande partie de sa vie à la Mecque et en Syrie. Il était le disciple du Cheikh Abû Midyan al-Maghribî al-Andalucî –un gnostique du VIe siècle. La chaine de sa congrégation remonte à ‘Abdul-Qâdir al-Jîlânî précité. Il ne fait pas de doute que Muhyy-id-Dîn plus connu sous la dénomination d’Ibn ‘Arabî était le plus grand gnostique de l’Islâm: aucun de ses devanciers ni de ses successeurs ne put rivaliser avec lui dans sa haute position dans la gnose, de là le titre d’«al-Cheikh al-Akbar » (le plus grand cheikh) qu’on lui décerna.

La gnose islamique s’acheminait vers sa perfection progressivement à travers les siècles. Comme nous avons pu le constater dans les précédentes pages, à chaque siècle apparaissaient de grands ‘urafâ’ qui contribuaient à cette marche vers le perfectionnement progressif du ‘irfân, et ce jusqu’à la venue d’Ibn ‘Arabî au VIIe siècle où il fit un grand bond en avant dans la gnose islamique et l’amena vers l’apogée de sa perfection, vers une nouvelle étape jamais atteinte auparavant. De même, Ibn ‘Arabî fonda le second volet du ‘irfân, c’est-à-dire son volet théorique et philosophique.

Ceci dit tous les ‘urafâ’ venus après Ibn ‘Arabî vivront des restes de sa table. En outre, il fut l’objet d’étonnement de son époque au point que les avis le concernant étaient contradictoires: les uns le rehaussaient à la position la plus sublime de la piété et voyaient en lui l’ami parfait d’Allâh, un pôle, d’autres le rabaissèrent au plus bas niveau de la mécréance en le traitant tantôt de «mumît-ud-dîn» (l’anéantisseur de la religion) ou de «hî-d-dîn» (l’effaceur de la religion).

Toutefois, Sadr-ul-Muta’allihîn, le grand philosophe et le génie de l’Islâm le vénérait et le tenait en grande estime. Il le préférait même à al-Fârâbî et à Avicenne.

Il écrivit environ trois cents livres dont la plupart -sinon la totalité- furent publiés. Le plus important d’entre eux s’intitule «al-Futûhât al-Makkiyyah», un ouvrage très volumineux, ou même une vraie encyclopédie de ‘irfân. Une autre œuvre importante de lui a pour titre «Fuçûç al-Hikam». Bien que ce soit un petit livre, il est considéré comme le texte gnostique le plus précis et le plus profond. Il y eut de nombreux commentaires sur ce livre qui ne pourrait être compris que par une ou deux personnes à chaque époque.

Muhyy-id-Dîn Ibn ‘Arabî mourut et fut enterré à Damas où sa tombe existe toujours.

6-Çadr-ud-Dîn Muhammad al-Qûniyawî: Il est natif de Qûniyah en Turquie. Il était un élève et un adepte de Muhyy-id-Dîn Ibn ‘Arabî et le fils de son épouse. Contemporain d’al-Mawlawî al-Rûmî et d’al-Khawâjah Naçîr-ud-Dîn al-Tûcî, celui-ci le respectait beaucoup et échangeait des lettres avec lui, alors que celui-là avait des relations solides et cordiales avec lui à Qûniyah et priait derrière lui dans les Prières en assemblée qu’il dirigeait. Il semblerait aussi, qu’al-Mawlawî était son élève et que l’influence d’Ibn ‘Arabî très visible dans les écrits de ce dernier avait pour origine ce qu’il avait appris de lui (de Qûniyawî). On dit aussi qu’un jour al-Mawlawî entra chez al-Qûniyawî et que ce dernier lui céda le dossier sur lequel il était assis, ce qu’il refusa gentiment en lui disant: «Que répondrais-je le Jour de la Résurrection si j’acceptais de prendre ta place? » Al-Qûniyawî écarta alors le dossier en lui disant: «Ce qui ne vous convient pas ne me convient pas non plus ».

Al-Qûniyawî était celui qui a expliqué le mieux les idées et les opinions d’Ibn ‘Arabî, et sans ces explications, il aurait été quasi impossible de comprendre ses écrits. La pensée d’Ibn ‘Arabî est clairement reflétée dans « al-Mathnawî » et «Dîwâne Chams». Les ouvrages d’al-Qûniyawî faisaient partie des programmes scolaires de la philosophie et de la gnose islamique durant les six derniers siècles.

Parmi les livres connus d’al-Qûniyawî on peut citer «Miftâh-ul-Ghayb», «al-Nuçûç» et «al-Fukûk».

Al-Qûniyawî mourut en l’an 672 de l’hégire (la même année où moururent al-Mawlawî et al-Khawâjah Naçîr-ud-Dîn al-Tûcî) ou en 673.

7- Mawlânâ Jalâl-ud-Dîn Muhammad al-Balkhî al-Rûmî (décédé en 672 H.): Il fut plus connu sous la dénomination d’al-Mawlâwî et il est l’un des plus grands ‘urafâ’ de l’Islâm et des génies du monde. Son origine remonte à Abû Bakr. Son livre «al-Mathnawî » est un océan de gnose et de sagesse et renferme des détails minutieux du savoir spirituel, social et gnostique. D’autre part, al-Mawlâwî compte parmi les poètes de la première classe en Iran.

Sa ville natale était «Balkh» qu’il quitta depuis son enfance avec son père pour la Mecque en vue du Pèlerinage. Sur leur chemin, ils rencontrèrent al-Cheikh Farîd-ud-Dîn al-‘Attâr à Nishâpour. Lors de leur voyage de retour, ils se dirigèrent vers la ville de Qûniyah où al-Mawlâwî s’établit. Au début, il était un savant religieux qui exerçait l’enseignement et, en tant que tel, jouissait de l’estime de tout le monde, et ce jusqu’à ce qu’il rencontrât le célèbre gnostique Chams al-Tabrîzî. Il fut fasciné par ce personnage et abandonna tout pour rester avec lui. Il était tellement attaché à lui qu’il intitula son recueil de poèmes d’amour spirituel «Chams». Il le cita plusieurs fois dans sa célébrissime œuvre «al-Mathnawî ».

8- Fakhr-ud-Dîn al-‘Irâqî al-Hamadânî (décédé en 688 H.): C’était un poète connu, il fut élève de Çadr-ud-Dîn al-Qûniyawî et l’adepte de Chihâb-ud-Dîn al-Sohrawardî précité.

Les ‘urafâ’ du 8e siècle

1- ‘Alâ’-ud-Dawlah al-Simnânî (décédé en 736 H.): Au début, il occupait le poste de la Direction du Cabinet, mais il quitta sa fonction pour s’engager dans la voie gnostique et il dépensa toute sa fortune sur le chemin d’Allâh. Il écrivit beaucoup de livres et il avait des idées personnelles sur la gnose théorique, mentionnées dans les plus importants ouvrages gnostiques. Le célèbre poète, al-Khawâjawî al-Kermânî qui le complimenta dans ses poèmes compte parmi ses adeptes.

2- ‘Abdul-Razzâq al-Kâchânî (décédé en 735 H.): C’était un chercheur (muhaqqiq) et un gnostique de son époque. Il entreprit l’explication du livre d’Ibn ‘Arabî, «al-Fuçûç» et celui d’al-Khawâjah ‘Abdullâh al-Ançâtî, «Manâzil al-Sa’irîn », deux livres publiés auxquels se réfèrent les chercheurs.

Dans la note de son commentaire sur ‘Abdul-Razzâq al-Lâhijî, l’auteur de «Rawdhât al-Jannât» écrivit: «Al-Chahîd al-Thânî loua avec beaucoup d’éloquence ‘Abdul-Razzâq al-Kâchânî »

Il y avait entre lui et ‘Alâ’-ud-Dawlah al-Simnânî précité des polémiques sur les questions de la gnose théorique, apportées par Ibn ‘Arabî.

3- Al-Khawâjah Hâfidh al-Chîrâzî 2(décédé en 791 H.): Malgré sa grande renommée, il reste un personnage entouré de mystère et de brouillard. La seule chose qu’on connait de lui avec certitude c’est qu’il était un savant religieux (‘âlim), un gnostique, un mémorisateur et un interprète du Coran, comme il nous le fit comprendre dans ses poèmes.

Bien qu’il parle souvent du cheikh, de sa voie (tarîqah), on ne sait pas qui était son cheikh et son maitre.

Les poèmes de Hâfidh sont considérés comme le sommet de la gnose musulmane. Mais rares sont ceux qui saisissaient la finesse et les méandres de sa gnose. Cependant, tous les ‘urafâ’ qui lui ont succédé reconnaissent sa vertu et sa traversée de toutes les positions du voyage spirituel, sur le plan pratique. Certains parmi les sommités de la Gnose musulmane s’évertuèrent à expliquer et commenter certains de ses poèmes. Parmi eux citons al-Muhaqqiq Jalâl-ud-Dîn al-Dawânî, le célèbre philosophe du IXe siècle de l’hégire, qui a écrit un essai explicatif du vers suivant:

" بيرَ ما كفت: خطا بر قلم صنع نرفت آفرين بر نظر باك خطا بوشش باد "

4- Al-Cheikh Mahmûd al-Chabastarî (décédé en 720 H.): Il composa un poème intitulé «Rawdhat al-Asrâr » dont les contenus gnostiques sont très profonds et ce recueil compte parmi les livres gnostiques les plus sublimes. Et c’est à ce livre qu’il doit sa grande renommée. Beaucoup d’auteurs ont commenté son livre, et le meilleur commentaire est sans doute celui du Cheikh Muhammad al-Lâhîjî, qui est imprimé et disponible actuellement.

5- Al-Sayyid Haydar al-Âmulî: C’est l’un des chercheurs gnostiques. Il composa un livre intitulé «Jâmi ‘al-Asrâr», considéré comme un ouvrage précis sur la gnose musulmane et qui reçut un commentaire très positif de la part d’Ibn ‘Arabî. Il est sorti dans une belle édition. Son autre livre est «Naç-çu-nuçûç fî charh-ul-Fuçûç ». Il était le contemporain du célèbre faqîh (jurisconsulte) al-Muhaqqiq al-Hillî. On ne connait pas la date de sa mort.

6- ‘Abdul-Karîm al-Jîlî: Il est l’auteur d’«al-Insân al-Kâmil » (L’Homme parfait). Le premier à avoir traité du sujet de «l’Homme parfait », sur le plan théorique fut Ibn ‘Arabî. Par la suite, un grand volet fut ouvert à ce thème. Çadr-ud-Dîn al-Qûnawî, le disciple d’Ibn ‘Arabî a consacré à ce sujet, un chapitre détaillé. À notre connaissance, à part deux parmi les ‘urafâ’, personne d’autre n’avait consacré un livre à part entier à ce thème. Ce sont ‘Azîz-ud-Dîn al-Nasfî, un gnostique de la seconde moitié du VIIe siècle, et ‘Abdul-Karîm al-Jîlî. Les deux livres portent ce même titre (al-Insân al-Kâmel). Al-Jîlî mourut en l’an 805 de l’hégire, à l’âge de 38 ans, et on ne sait pas s’il tire son nom de «Jîl » à Baghdad ou de «Jîlân » au nord de l’Iran.

Les ‘urafâ’ du 9e siècle

1- Shâh Ni‘mat-ullâh al-Walî: Son ascendance remonte à l’Imâm ‘Alî (p) et il est l’un des ‘urafâ’ et des soufis bien connus. De même, la chaine de sa voie est la plus connue des chaines soufies à notre époque. Sa tombe à Mâhân (province de Kerman en Iran) est un lieu de visite pieuse des soufis. On dit qu’il mourut à l’âge de 95 ans et la date de sa mort oscille entre 820, 827 et 834 selon les différentes sources. Il passa la plus grande partie de sa vie au VIIIe Siècle et il rencontra Hâfidh al-Chîrâzî. Il légua beaucoup de vers gnostiques.

2- Çâ’in-ud-Dîn ‘Alî Tirkah al-Içfahânî: Il compte parmi les chercheurs gnostiques et il était le bras long de la gnose théorique fondée par Ibn ‘Arabî. De même, son livre «Tamhîd al-Qawâ‘id » qui a été réédité dernièrement, témoigne de son érudition dans la gnose et constitua la source des chercheurs après lui.

3- Muhammad Ibn Hamzah al-Fannârî al-Rûmî: Il était l’un des uléma de l’État Ottoman et c’était un esprit encyclopédique qui écrivit beaucoup de livres. Il doit sa renommée en gnose à son livre «Miçbâh al-Uns », lequel est une explication du «Miftâh al-Ghayb » de Çadr-ud-Dîn al-Qûnawî. Si rares furent ceux qui étaient capables d’expliquer les œuvres d’Ibn ‘Arabî ou de Çadr-ud-Dîn al-Qûnawî, al-Fannârî, lui l’a fait, et tous les chercheurs gnostiques qui lui succédèrent reconnurent la valeur de ses explications.

Ce livre a été édité en impression de pierre3 à Téhéran avec les annotations de feu Äghâ Mirzâ Hâchim al-Rachtî, un gnostique et muhaqqiq (chercheur) du siècle dernier. Mais il est regrettable que sa mauvaise impression empêchât la lecture de certaines des notes de feu al-Rachtî.

4- Chams-ud-Dîn Muhammad al-Lâhijî al-Nûrbakh-chî: Il est le commentateur de «Rawdhat al-Asrâr » de Mahmûd al-Chabastarî. Il habitait à Chîrâz et il fut le contemporain de Mîr Çadr-ud-Dîn al-Dachtakî et al-‘Allâmah al-Dawânî. Al-Qâdhî Nûrullâh mentionna dans «Majâlis al-Mu’minîn » que ces deux sommités qui comptaient parmi les théosophes en vue de leur époque tenaient en très grande estime al-Lâhîjî. Il était un adepte de Sayyid Muhammad Nûrbakh-ch, l’élève d’ibn Fahd al-Hillî.

Al-Lâhijî écrivit dans «Charh Rawdhat al-Asrâr» page 698 qu’il commença sa chaine dans la Voie par Sayyid Muhammad Nûrbakh-ch, et de là à Ma‘rûf al-Karkhî, puis à l’Imâm al-Redhâ (p) et ses prédécesseurs Imâms d’Ahl-ul-Bayt (p) et finissant par le Saint Prophète (P). On appelle cette chaine de gnostiques, (la Chaine d’or).

Al-Lâhîjî doit sa renommée à son commentaire de «Rawdhat al-Asrâr », lequel est considéré parmi les textes gnostiques les plus précieux. Et comme il le mentionne dans l’introduction, il commença la rédaction de son livre en 877 de l’hégire.

Nous ne connaissons pas la date exacte de sa mort, survenue vraisemblablement avant le IXe siècle de l’hégire.

5- Nûr-ud-Dîn ‘Abdul-Rahmân al-Jâmî: Il avait des racines arabes car son origine remonte à Muhammad Ibn al-Hassan al-Chîbânî, le célèbre jurisconsulte du IIe siècle de l’hégire.

Al-Jâmî était un poète suffisamment appréciable pour être considéré comme le dernier des poètes gnostiques de langue persane.

Au début il était surnommé al-Dachtî, mais en raison de sa naissance dans la ville de Jâm dans l’agglomération de Mashhad et étant un adepte d’Ahmad al-Jâmî (al-Jandabîl) il sera rebaptisé « al-Jâmî » par la suite.

Al-Jâmî fut parvenu aux hauts niveaux des différentes disciplines scolaires des sciences religieuses: la syntaxe, la morphologie, la jurisprudence, les fondements (uçûl), la logique, la philosophie et le ‘irfân. Il écrivit de nombreux livres dont: le «Charh » (Explication) des « Fuçûç al-Hikam » d’Ibn ‘Arabî, «Charh » d’«al-Lumu‘ât» de Fakhr-ud-Dîn al-‘Irâqî, «Charh Tâ’iyyat Ibn al-Fâ’idh », «Charh » du «Poème al-Burdah » un panégyrique du Prophète (P), « Charh » du «Mîmiyyat al-Furuzdoq », un panégyrique de l’Imâm ‘Alî Ibn al-Hussain (p), «al-Lawâ’ih », «al-Bahâristân » lequel est composé sur le modèle de «Golestan » du célèbre poète Sa‘dî al-Chîrâzî, «Nafahât al-Uns Fî Bayân Sîrat al-‘Urafâ’».

Notons qu’Al-Jâmî était un adepte de la Voie de Bahâ’-ud-Dîn al-Naqchaband, le fondateur de la Voie Naqchabandiyyah, alors qu’il est plus connu que ce dernier sur le plan culturel. De même, bien qu’il fût un adepte de la Voie de Sayyid Muhammad Nûr Bakh-ch, al-Lâhîjî était également plus connu que ce dernier sur le même plan. Or, comme nous étudions le ‘irfân dans ce livre du point de vue culturel sans le regarder en tant qu’une conduite et une voie spécifiques, nous avons mis l’accent sur ‘Abdul-Rahmân al-Jâmî et Muhammad al-Lâhîjî plutôt que sur ceux qui étaient les chefs de leurs voies respectives.

Al-Jâmî mourut en l’an 898 de l’hégire à l’âge de 81 ans.

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Nous terminons ainsi notre bref historique du ‘irfân depuis ses prémices jusqu’au IXe siècle où le ‘irfân a pris –à notre avis- une autre forme. En effet, jusqu’à cette date indiquée, les personnalités scientifiques et culturelles du ‘irfân appartenaient toutes aux chaines soufies, et les personnalités centrales du soufisme étaient les sommets scientifiques et culturels du ‘irfân et léguèrent de grandes œuvres dans ce domaine. Mais dès qu’on dépassa le IXe siècle la situation a changé, car:

Premièrement: Toutes les figures centrales du soufisme ou du moins la plupart d’entre elles qui vont apparaitre n’auront pas le haut degré scientifique que connurent leurs prédécesseurs. On pourrait même dire que le soufisme était dominé depuis lors par l’attachement aux apparences, ce qui déboucha naturellement sur l’émergence de certaines hérésies.

Deuxièmement: D’aucuns se sont spécialisés dans le ‘irfân théorique qu’avait fondé Ibn ‘Arabî bien qu’ils n’eussent appartenu à aucune des Voies soufies et ont atteint un tel haut degré de spécialisation qu’aucun soufi n’a pu atteindre.

Par exemple Çadr-ul-Muta’llihîn al-Chirâzî (décédé en 1050 H.) et son disciple, al-Faydh al-Kâchânî (décédé en 1091 H.), ainsi que son disciple al-Qâdhî Sa‘îd al-Qummî n’appartenaient à aucune des chaines du soufisme, et étaient pourtant plus au fait du ‘irfân théorique d’Ibn ‘Arabî que n’importe lequel de leurs contemporains parmi les figures centrales du soufisme. Cette nouvelle donne continua jusqu’à notre époque où feu Aghâ Muhammad Redhâ al-Hakîm al-Qamcha’î, et feu Aghâ Mirzâ Hâchim al-Rachtî, qui comptaient parmi les savants et les théosophes du siècle dernier, étaient des spécialistes du ‘irfân théorique sans appartenir aux Voies soufies. Et en règle générale, depuis que furent établis les fondements du ‘irfân théorique à l’époque d’Ibn ‘Arabî jusqu’à celle de Çadr-ud-Dîn al-Qawnawî, le ‘irfân avait une empreinte philosophique. Mais, après cette époque, cette situation a pris une autre tournure. Ainsi, on peut remarquer que la plupart des spécialistes du ‘irfân théorique au Xe siècle n’étaient pas des adeptes du ‘irfân pratique, du voyage spiritual4 et de la Voie5. Et même s’ils l’étaient, ils n’appartenaient officiellement à aucune des Voies soufies connues.

Troisièmement: On peut voir à partir du Xe siècle des personnes et des groupes (dans le monde du chiisme) pratiquer «al-Sayr wa-l-Sulûk » (le voyage spirituel) et atteindre une haute position dans le ‘irfân sans faire partie d’aucune des chaines gnostiques ou soufies connues. Mieux, ils les ont ignorées ou rejetées ou même s’y sont radicalement opposés. Ce qui caractérise cette catégorie de personnes -qui étaient des faqîh aussi- c’est qu’elles ont concilié les règles de la Conduite (sulûk) et celles du fiqh (la jurisprudence musulmane).

Questions (Leçons 5-6)

1 - Qui était le premier soufi à s'être exprimé par les symboles et les signes?

2- Qui avait donné le premier des règles et un ordre à la doctrine "soufisme-'ifrân" ?

3- Qui était l'auteur du livre "al-Lum'ah" ?

4- Quel est le titre du livre qu'écrivit Abû Tâlib al-Makkî et auquel il doit sa notoriété?

5- Qui a écrit: «Enlaidir le laid est bassesse et embellir le beau est abêtissement, quant à moi, je m’évertue à embellir le laid »?

6- Citez les noms des trois plus célèbres soufis du IVe siècle.

7- Qui était ‘Abdul-Qâdir al-Jîlânî

8- Qui est l'auteur de "Mantiq al-Tayr" ?

9- Cheikh Chahâb-ud-Dîn al-Suhrawardî était-il l'auteur d'un des célèbres livres de la gnose ('ifrân) ou de l'illuminisme (ishrâq) ?

10- Pourquoi a-t-on surnommé Muhyy-id-Dîn Ibn ‘Arabî al-Hatamî al-Tâ’î al-Andaluci, "al-Sheikh al-Akbar" ?

11- Qui était le fondateur du volet scientifique et théorique du 'ifrân?

12- Quel était le titre du plus important ouvrage d'Ibn 'Arabi et quel sujet traite-t-il?

13- Quel était le travail le plus méritoire qu'a accompli Çadr-ud-Dîn Muhammad al-Qûniyawî ?

14- Décrivez en 5 lignes al-Khawâjah Hâfidh al-Chîrâzî

15- À quelle époque une ligne de démarcation se dessina entre les urafâ et les soufis?

16- Dans quel siècle apparurent des personnes et des groupes pratiquant le 'ifrân et atteignant les plus hautes positions dans ce domaine sans qu'ils fassent partie d'une des chaines gnostiques ni soufies? Qu'est-ce qui caractérise ces groupes et personnes?

  • 1. «Pâlâné Dûz » (en persan) signifie sellier ce qui correspond au nom d’Abû Naçr, car Sarrâj en arabe signifie sellier).
  • 2. L’un des plus populaires poètes de la langue persane. Les matérialistes et les opportunistes déployèrent beaucoup d’efforts pour le présenter sinon comme matérialiste, du moins comme sceptique. Ils voulurent exploiter sa popularité au profit de leurs objectifs matérialistes. Nous avons traité de ce sujet dans l’introduction de la 8ème édition de notre livre «Les motivations pour le matérialisme » (al-Dawâfi‘ Nahw-al-Maddiyyah), comme nous l’avons fait concernant la personnalité d’al-Hallâj.
  • 3. Tab‘ah hajariyyah.
  • 4. Voyage spirituel en termes arabes soufis ou gnostiques « al-Sayr (cheminement) wa-l-Sulûk (et conduite) ».
  • 5. En terme arabe soufi et gnostique: « tarîqah ».