Chapitre 4: La doctrine et l’idéologie

Quelle est la définition de la doctrine ou de l'idéologie?

Quelle est la nécessité qui impose à l'Homme, en sa qualité d'individu ou de membre de la société, de s'attacher à une doctrine particulière et de croire à une idéologie particulière?

L'existence de la doctrine est-elle nécessaire à l'individu et à la société? Pour répondre à ces questions, il nous faut commencer par une introduction.

Les activités de l'Homme sont de deux types:

- activités de plaisir (plaisantes, épicuriennes)

- activités de raison (rationnelles)

Les activités de plaisir sont celles que l'Homme accomplit sous l'influence directe de l'instinct, de la nature ou de l'habitude - en tant que nature secondaire - en vue de se procurer du plaisir ou de se débarrasser d'une douleur. On en trouve l'exemple quand l'Homme recourt à l'eau lorsqu'il a soif, fuit devant un animal féroce qui l'attaque, allume une cigarette lorsqu'il a envie de fumer.

De telles réactions sont conformes au tempérament et au désir, et liées directement au plaisir et à la douleur.

Un travail plaisant attire l'Homme, tandis qu'un travail pénible le fait fuir.

Les activités de raison ne suscitent ni l'attraction ni la répulsion. L'instinct ou la nature humaine ne poussent pas l'Homme vers ces activités ni ne l'en éloignent. L'Homme les accomplit ou les repousse selon sa raison, sa volonté et son intérêt. C'est dire que, dans ce type d'activités, la finalité et la force motrice de l'Homme sont l'intérêt et non le plaisir.

La nature humaine sonde le plaisir, sa raison sonde l'intérêt. Le plaisir provoque le désir et l'intérêt motive la volonté.

L'Homme éprouve du plaisir lorsqu'il s'adonne aux activités plaisantes (affectives), ce qui n'est pas le cas pour les activités comportant un intérêt. Mais il se sent satisfait lorsqu'il pense que, par son activité de raison et d'intérêt, il franchit un pas sur la voie de l'intérêt final qui est incarné par le bien, la perfection ou le plaisir à venir.

La différence est évidente entre une action plaisante et joyeuse, et une action pénible et dénuée de plaisir que l'Homme accomplit cependant avec satisfaction et contentement.

Les activités de raison et d'intérêt ne sont ni plaisantes ni intéressantes car elles n'offrent pas un résultat prévisible; elles sont cependant satisfaisantes.

L'Homme et l'animal ont en commun le plaisir et la douleur. Mais l'Homme est seul à éprouver le sentiment de satisfaction, de contentement ou de haine et d'insatisfaction ainsi que le pouvoir d'espérer.

La satisfaction, la haine et l'espoir font partie du domaine du rationnel et de la pensée humaine et non de celui des sens et des perceptions sensorielles.

Nous avons dit que l'Homme accomplit ses activités de raison et d'intérêt sous l'influence de sa raison et de sa volonté, contrairement aux activités de plaisir qu'il accomplit sous l'effet de son désir et de ses sens.

Agir à partir de la raison signifie que la faculté rationnelle voit à l'horizon lointain un bienfait, un plaisir ou une perfection, qu'elle découvre la voie qui y mène - bien que celle-ci soit parfois difficile - et qu'elle planifie pour y parvenir.

Agir à partir de la volonté signifie que l'Homme possède une force liée à sa faculté mentale et chargée du rôle d'exécutant des décisions de la raison. Elle parvient parfois à faire exécuter les projets de la pensée et de la raison malgré l'opposition des caprices, des désirs et des penchants naturels.

La nature de la phase de la jeunesse pousse l'étudiant universitaire, par exemple, à dormir, à manger, à boire, à se reposer, à s'amuser et à jouer. Mais l'intellect dessine devant lui le mauvais résultat d'un tel comportement ainsi que l'avenir brillant qui l'attendrait s'il faisait des efforts, peinait et s'abstenait des plaisirs. Il lui recommande de choisir la seconde voie, car il y va de son intérêt. Là, l'étudiant préfère suivre les directives de la raison plutôt que celles de sa nature.

Bien que le goût amer d'un médicament déplaise au malade, celui-ci en prendra et le supportera, par obéissance aux ordres de la raison et de la volonté qui contrôlent les désirs.

Plus la raison et la volonté sont solides, plus leur emprise sur la nature humaine et ses penchants se renforce.

Dans ses activités de raison et d'intérêt, l'Homme souhaite toujours suivre une seule théorie et un seul plan établi.

Plus les activités de raison s'accroissent chez l'Homme et dépassent ses activités de plaisir, plus sa raison et sa volonté tendent à la perfection. Et plus ses activités de plaisir s'élargissent et ses activités de raison diminuent, plus il s'approche du cadre animal, car toutes les activités de l'animal sont des activités de plaisir.

L'animal pourrait parfois se livrer à des activités aux résultats ultérieurs, telles que la nidification, l'émigration, la reproduction (l'engendrement). Mais l'animal ne s'adonne pas à ces activités d'une façon consciente et réfléchie, ni par un libre choix, ni dans une finalité. Il les accomplit par un désir imposé et instinctif.

L'Homme est en mesure d'élargir le champ de ses activités de raison pour y inclure ses activités de plaisir; dans une telle perspective, celles-ci se joignent à celles-là, et il s'ensuivra que tout plaisir comportera un intérêt et toute activité naturelle constituera une réponse à l'appel de la raison tout en étant une réponse à l'appel de la nature. On parvient ici à une situation où s'identifient nature, raison, désir et volonté.

Les activités de raison ont besoin d'un plan, d'une méthode et d'un moyen pour atteindre l'objectif escompté, car elles visent des objectifs et des buts futurs.

Par ses connaissances, ses renseignements, ses instructions et son pouvoir d'identification, la raison de l'individu est le planificateur, le théoricien, le guide et l'orienteur de l'Homme, lorsque l'activité de raison est limitée au cadre individuel.

Même si l'on suppose que les activités de la raison atteignent le sommet de leur perfection chez l'Homme, cela ne suffirait pas à leur conférer un caractère humain.

Les activités de raison forment une condition nécessaire, mais insuffisante, de l'humanité de l'être humain, car les éléments de la raison, de la science, de la conscience et de l'esprit d'organisation constituent la moitié de cette "humanité".

Les activités individuelles de type rationnel et volontaire acquièrent un caractère humain lorsqu'elles s'engage sur l'échelle de la transcendance humaine ou, tout au moins, si elles ne s'opposent pas aux penchants humains sublimes. Autrement, elles pourraient représenter de grands dangers. En effet, les crimes les plus horribles que l'être humain puisse commettre résultent parfois d'activités humaines traduisant un esprit d'organisation, un esprit intelligent et clairvoyant. La meilleure preuve en sont les plans des colonisations diaboliques.

Dans certains hadiths, la force consciente qui s'écarte de la foi et des tendances humaines et qui se met au service des buts matérialistes et animales est décrite comme "activité satanique".

Les activités de raison ne sont pas nécessairement humaines, elles peuvent même devenir plus dangereuses qu'un animal féroce si elles se rapportent à des buts animales.

L'animal féroce peut attaquer l'Homme pour assouvir sa faim. Tandis que l'Homme peut se servir de sa force de raison pour anéantir des villes paisibles et des millions de vies humaines innocentes.

Mettons de côté le caractère humain des activités de l'Homme pour poser la question suivante: la force de la raison est-elle capable d'assurer tous les intérêts individuels? Personne ne doute de la nécessité de la force de la raison ou de la pensée et de son utilité pour l'administration des affaires secondaires et de portée limitée dans la vie de l'Homme. Celui-ci rencontre toujours, au cours de sa vie, des situations où il doit choisir un ami (une discipline d'étude, un partenaire...), de voyager, de fréquenter quelqu'un, de se promener, de faire oeuvre pie, de lutter contre les déviations. Il ne fait pas de doute que l'Homme a besoin de réfléchir dans tous les cas puisque, plus il réfléchit, meilleurs seront les résultats obtenus. C'est par la pensée que l'être humain planifie ses oeuvres avant de les exécuter.

Il a parfois besoin de bénéficier de la pensée d'autrui dans ce domaine et de se servir de ses expériences (le principe de Choura - concertation).

Ceci est valable au niveau des affaires secondaires.

Une telle situation pourra-t-elle être la même en ce qui concerne les problèmes généraux de l'Homme? La force de la raison pourra-t-elle planifier tous les aspects de la vie personnelle de l'Homme et lui assurer le bonheur dans tous ces aspects? Ou bien, cette force est-elle limitée uniquement aux questions secondaires?

Nous savons que certains philosophes ont cru à "l'autosuffisance" de l'Homme et prétendu qu'ils ont découvert le secret du bonheur et du malheur de l'Homme. Ils ont affirmé qu'ils étaient capables de s'assurer le bonheur en comptant sur la raison et la volonté. Nous savons aussi, d'autre part, qu'il n'y a pas deux philosophes qui s'accordent sur la détermination de la voie du bonheur.

La notion du bonheur, qui semble de prime abord claire et évidente, en tant que but final de l'être humain, est l'une des notions les plus complexes et les plus ambiguës.

La cause de cette ambiguïté réside en ceci que les dimensions, les possibilités et les capacités de l'être humain sont encore mal connues.

L'Homme, en outre, est un être social. Or la vie sociale impose à l'Homme des problèmes sociaux auxquels il doit faire face.

L'Homme, en tant qu'être social, ne peut rechercher son bonheur indépendamment de ses semblables. On peut même dire que son bonheur, ainsi que les moyens, les voies et les critères qui s'y rapportent, sont solidement liés au bonheur des autres, à ses moyens, ses voies et ses critères. L'individu doit donc rechercher son bonheur dans une voie qui mène au bonheur et à la perfection de la société.

Si nous prenons en considération les questions de la vie éternelle, de l'éternité de l'âme, et le fait que la raison n'ait pas d'expérience relative à la vie succédant à notre vie présente, le problème devient fort complexe.

De là, la doctrine et l'idéologie s'imposent comme une nécessité indispensable qui répond au besoin d'une théorie générale et d'une planification intégrale, harmonieuse et cohérente, capable d'assumer le bonheur de tous, d'atteindre le but essentiel de la perfection humaine, et comportant les buts, les moyens, les voies et les modes de traitement, les critères de la justesse et de l'erreur, des responsabilités et des devoirs, ainsi que les facteurs qui conduisent les individus à assumer des responsabilités et à accepter les devoirs.

L'Homme a eu besoin d'idéologie - ou, selon l'expression coranique, d'une Chari`ah - depuis qu'il est apparu sur la terre, ou depuis que la vie sociale s'est élargie et a suscité des désaccords1.

Ce besoin s'accrut à la longue, au fur et à mesure que s'accroissaient la maturité et l'évolution de l'homme.

Les lignes de sang, de race, de nationalité, de tribu et de patrie constituaient jadis une conscience collective qui dominait les sociétés humaines.

Cette conscience sécrétait à son tour une série d'objectifs collectifs (bien que non humains) et conférait à la société une orientation unifiée.

Le développement de l'Homme et son perfectionnement scientifique et rationnel ont conduit à l'affaiblissement de ces liens. La science, en raison de sa propriété individualiste, tend à l'individualisme. Elle mène au dépérissement des sentiments et à l'amoindrissement de l'affection.

L'humanité a besoin, aujourd'hui plus que jamais, d'une telle philosophie de la vie, une philosophie capable de conduire l'Homme à s'attacher à des vérités qui sont au-dessus de l'individu et des intérêts individuels. Il ne fait pas de doute que la doctrine et l'idéologie font partie des nécessités de la vie.

Qui est en mesure d'élaborer une telle école de pensée? La raison d'un seul individu n'en est point capable.

La raison collective est-elle capable d'un tel exploit? L'Homme peut-il élaborer le plan intégral de l'idéologie voulue, en s'appuyant sur l'ensemble des expériences des anciens et des contemporains?

Sachant que l'Homme en lui-même est le plus complexe des inconnus, il est naturel que la société humaine et son bonheur soient encore plus complexes et plus inconnus.

Alors, que faire?

Si nous avons une vision juste de l'univers et de la vie, si nous considérons le système de l'existence comme absurde et vide, il ne nous restera qu'à reconnaître que l'appareil grandiose de la création n'a pas négligé cette question (philosophie de la vie, école de pensée) et qu'il y a donné la solution adéquate au travers d'une thèse élaborée à partir d'un horizon qui se place au-dessus de celui de la raison humaine, c'est à dire à partir de la révélation (le principe prophétique).
L'action de la science et de la raison est le mouvement dans le cadre de cette thèse.

Que c'est beau ce que dit Avicenne dans son livre "Al-Najât" (La Vie Sauve), à propos du besoin qu'éprouve l'humanité d'une législation divine transmise par le Prophète (P): "La nécessité d'un tel Homme - le Prophète - pour le maintien de l'espèce humaine est plus impérieuse que la nécessité des sourcils et du creux de la voûte plantaire ou de bien d'autres utilités qui ne sont pas vraiment indispensables à la survie".

C'est dire que cet appareil extraordinaire de la création - qui n'a même pas négligé les petits besoins non essentiels - ne saurait oublier les besoins indispensables.

Mais si nous n'avons pas une vision correcte de l'univers et de la vie, nous devons nous résigner à concevoir que l'Homme soit condamné à la désorientation et à l'égarement, et que toute idéologie et toute thèse élaborée par cet Homme perplexe, perdu dans une nature obscurcie, ne fassent que perpétuer les dits égarement et désorientation.

Ce qui précède nous permet d'affirmer la nécessité de l'existence d'une doctrine ou d'une idéologie ainsi que la nécessité de l'adhésion de l'individu à une doctrine ou à une idéologie. Mais l'adhésion de l'individu à une idéologie particulière ne peut être réelle que si elle revêt le caractère de "foi": et la foi est une vérité à laquelle on ne saurait parvenir par force ni par intérêt. On peut certes être soumis et assujetti à une chose par la force, mais idéologie ne rime pas avec soumission; l'idéologie exige la foi, la conviction et l'attirance.

Une idéologie efficace doit être fondée sur une conception capable de convaincre la raison et d'alimenter la pensée d'une part, et en mesure de présenter à travers cette conception des buts attirants et grandioses, d'autre part. Dans ce cas, l'amour et la conviction se réunissent, comme deux éléments fondamentaux de la foi, pour contribuer à l'édification du monde.

Il faut aborder ici, ne serait-ce que brièvement, un certain nombre de questions que nous détaillerons dans d'autres occasions.

1- Les idéologies sont de deux sortes : humaines et catégorielles

Les idéologies humaines sont celles qui s'adressent à l'Homme en tant qu'Homme et non en raison de son appartenance à une nation ou à une classe. Elles visent à sauver le genre humain et non une catégorie ou une classe sociale. Leur thèse englobe toute l'humanité et non une catégorie en particulier, et leurs tenants, leurs adeptes et leurs partisans proviennent de peuples, de races, de classes et de catégories multiples.

L'idéologie catégorielle, contrairement à la première, s'adresse à une catégorie, à une classe ou à un groupe particulier. Elle s'emploie à sauvegarder la catégorie qu'elle défend et oeuvre en vue d'imposer sa souveraineté et sa suprématie. Elle ne recrute des partisans, des protecteurs et des militants qu'au sein de cette catégorie.

Chacune de ces deux idéologies est fondée sur une vision spéciale de l'Homme.

Une idéologie générale et humaine, telle que l'idéologie islamique, repose sur une conception de l'Homme que nous appelons "l'inné" (fitrah).

L'Islam considère l'Homme comme un être qui porte en son limon une dimension "extensionnelle" spécifique et des dons sublimes qui le distinguent de l'animal et lui confèrent une identité particulière. Ces dons spécifiques sont chez l'Homme, antérieurs à l'influence des facteurs historiques et sociaux s'exerçant sur lui.

L'Islam estime que l'Homme possède d'une manière innée un sentiment personnel et une conscience spécifique qui le rendent apte à avoir un mouvement libre et personnel et un raisonnement qui lui est spécifique.

Les idéologies humaines fondent donc leur message sur la conscience innée qui caractérise, selon elles, le genre humain.

Quant aux idéologies catégorielles, elles ont une autre vision de l'Homme. Elles n'admettent pas que l'Homme soit capable d'avoir une conscience individuelle; car, pour elles, le sentiment de l'Homme, son for intérieur et ses orientations se cristallisent sous l'influence de facteurs: historiques, en ce qui concerne la vie patriotique et nationale, ou sociaux, en ce qui concerne la position sociale. Selon elles, l'Homme absolu - abstraction faite des facteurs historiques ou sociaux particuliers - n'a ni sentiment ni conscience et n'est pas doté non plus d'une faculté de se mouvoir individuellement et de raisonner d'une façon personnelle. Il est un être général et non individuel.

Le Marxisme et les philosophies nationalistes et racistes sont fondées sur cette vision de l'Homme. Le point de départ de ces philosophies sont les influences et les intérêts de classe ou les sentiments nationaux et racistes ou, dans le meilleur des cas, la culture nationale.

L'idéologie islamique fait partie, sans doute possible, de la première catégorie. Sa base de départ est la nature humaine innée; aussi s'adresse-t-elle à tous les gens du peuple (tout le monde2 et non pas à une classe ou une catégorie particulière).
L'Islam a pu gagner à sa cause, dans sa pratique, des gens issus de toutes les classes, même de celles qu'il avait combattues, tels que, selon l'expression coranique, les "nobles" (mala') et les "nantis".

L'histoire de l'Islam est riche en exemples où des individus, défiant par leur foi islamique les barrières de classes et les intérêts personnels, se sont révoltés contre leurs propres classes respectives, leurs propres intérêts et même leurs propres péchés. Et c'est parce qu'il repose sur la nature innée de l'Homme et qu'il pénètre dans les profondeurs de l'Homme - en raison de sa qualité de religion divine - que l'Islam est capable de conduire l'Homme à se révolter contre ses propres péchés et d'allumer dans son existence les flammes de la révolte intérieure, c'est ce que l'on appelle "le repentir".

La capacité révolutionnaire des idéologies catégorielles ou de classe se borne à dresser un individu contre un autre, une classe contre une autre, mais elle ne peut jamais déclencher une révolution contre le "moi", ni créer un auto-contrôle permettant à l'individu de se surveiller lui-même.

L'Islam, en tant que dernier Message divin, vise plus que les religions précédentes, à rétablir la justice sociale3. C'est pourquoi il tend à venir au secours des dépossédés et des déshérités et à lutter contre l'injustice. Mais l'appel islamique n'est pas destiné seulement à ces catégories d'individus.

De même, les partisans qu'il a attirés dans ses rangs n'appartenaient pas tous à ces catégories. L'Islam, en s'appuyant sur la force de la religion et la nature humaine innée, a pu avoir déclaré la guerre. L'histoire en porte témoignage.

L'Islam est la théorie de la victoire de l'âme humaine sur l'âme animale de l'Homme, de la science sur l'ignorance, de la justice sur l'injustice, de l'égalité sur l'inégalité, de la vertu sur le vice, de la piété sur le relâchement, de l'unicité sur le polythéisme. La victoire des déshérités sur les tyrans en est une incarnation.

2- Existe-t-il une culture unifiée?

Pour compléter notre précédente recherche, il nous faut aborder ici le problème de l'essence de la culture humaine originale et poser la question suivante: "Existe-t-il une culture unifiée" ou bien les cultures ont-elles des essences nationales, patriotiques et de classes, qui sont différentes?

Cette question est également liée à notre vision de l'Homme. Si nous croyons en l'existence d'une nature humaine innée, commune à tous les Hommes, nous devons croire également en une culture humaine unique. Et si nous refusons l'existence d'une telle nature innée et commune, nous pourrions croire que les cultures sont le produit de facteurs historiques, nationaux, géographiques et des tendances égoïstes des classes.

La conception islamique met l'accent sur la nature innée et unique, c'est pourquoi elle soutient l'idée d'une idéologie unique et d'une culture unique.

3- Suprématie de l’idéologie humaine unifiée et de l’inné

Il est évident que la seule idéologie qui puisse être d'essence humaine et qui soit fondée sur des valeurs humaines est l'idéologie humaine et non l'idéologie catégorielle, l'idéologie unifiée et non celle fondée sur la division de l'Homme, l'idéologie de l'inné et non celle de l'intérêt.

4- Sujétion de l’idéologie aux croyances de temps et de lieu

Nous avons dit que l'Islam dépasse les cadres nationaux, patriotiques et des classes, et qu'il présente son idéologie aux circonstances de temps et de lieu.

La question qui se pose dans ce domaine est: l'idéologie est-elle assujettie au principe de l'abrogation et du changement selon les circonstances de temps et de lieu? Ou bien est-elle absolue en tout temps et en tout lieux et insoumise à la relativité espace-temps?

La réponse à cette question dépend de notre compréhension du point de départ de l'idéologie. Ce point de départ est-il la nature humaine innée, ou bien les intérêts et les sentiments nationaux ou de classe? Elle dépend aussi de notre conception de la nature des changements sociaux: l'essence de la société humaine change-t-elle selon la modification des étapes de l'histoire? Ou bien, la société humaine évolue-t-elle conformément à des lois complémentaires constantes et se meut-elle dans une trajectoire fixe?

L'étude de ces questions nécessite qu'on explicite le problème de la "nature humaine" et de la nature des évolutions sociales, problème qui nécessite, lui aussi, une étude exhaustive que nous aborderons dans notre livre "La Société et l'Histoire" (qui fait partie de la série "La Conception Islamique") où nous traiterons de la relation entre le changement social et la nature humaine innée.

5- Changement de l’idéologie selon les circonstances de temps et de lieu

On peut, dans ce domaine, poser une autre question. Elle a trait à la constance et au changement de l'idéologie selon les circonstances de temps et de lieu.

Nous avons déjà parlé de l'abrogation et de la transformation complète des idéologies selon les circonstances temps-espace. Nous devons ici poser la question du changement dans le contenu de l'idéologie en nous interrogeant: ce contenu est-il absolu ou relatif? Général ou particulier? L'idéologie, en tant que phénomène parmi les phénomènes, est-elle soumise à la modification, comme c'est le cas dans le monde des idéologies matérialistes? L'idéologie peut-elle contenir les lignes générales du mouvement de l'Homme et de la communauté humaine, sans avoir besoin - dans les différentes circonstances - d'une réforme ou d'une modification4? Si cela est possible, le rôle des dirigeants intellectuels serait de faire un effort en vue de perfectionner le contenu de ladite idéologie dans les limites de ses lignes générales. Le perfectionnement idéologique se réaliserait dans ce cas par un effort de perfectionnement interne et non par la modification de l'idéologie elle-même.

  • 1. On déduit des versets coraniques que ces désaccords et ce besoin sont apparus à l'époque de Noé. Les Prophètes qui l'ont précédé ne possèdent pas de Chari'a. Voir "Al-Mizan"  (exégèse du Coran) à propos du verset: "Les gens formaient une seule communauté. Puis Dieu suscita des prophètes comme annonciateurs et comme avertisseurs." (Coran: II, 213)
  • 2. Le mot "gens" qui figure dans le Coran est parfois mal compris. Il est compris au sens de "masse", c'est-à-dire la classe opposée à l'élite. Cette acception impropre du mot conduit à une compréhension impropre de l'orientation de l'Islam. Ainsi, on dit improprement: l'Islam s'est adressé aux "gens" à travers ses textes, c'est pourquoi il est la religion des masses laborieuses, considérant cela comme une des vertus de l'Islam.

    Mais la vérité est différente. Certes l'Islam s'est appliqué à défendre les masses laborieuses - et c'est là une de ses vertus - mais son discours ne s'adresse pas uniquement à cette classe et son idéologie n'est ni une idéologie catégorielle ni une idéologie de classe. L'Islam a effectivement réalisé un miracle lorsqu'il a pu, en comptant sur la nature humaine innée, faire parfois des gens issus de classes aisées et exploitantes, les protecteurs des classes démunies et laborieuses.

  • 3. "Nous avons envoyé Nos prophètes avec des preuves indubitables. Nous avons fait descendre avec le Livre et la Balance afin que les Hommes observent l'équité". (Coran: LVII, 25).
  • 4. Dans une étude intitulée "La Nubuwwah concluante"**, j'ai parlé de l'éternité ainsi que de l'idéologie islamique et de sa constance dans les différentes circonstances, et du rôle de l'ijtihad (effort personnel en vue de déduire des statuts à partir des sources de la Loi) dans l'application du Message islamique dans les différentes circonstances.

    ** Nubuwwah = mission ou dignité du Prophète

    Nubuwwah concluante = la mission prophétique finale, celle du Prophète Muhammad (PSL). On dit aussi "le Sceau des prophéties". N.D.T.