Quels sont les éléments de la forme intégrale?

L’approche de cette question nous amène obligatoirement à débuter par l’analyse des rapports qu’établit l’homme dans l’exercice de sa vie économique et qui sont de deux types:

• D’une part, les rapports qu’il établit avec la nature en travaillant et en essayant de la maîtriser et d’en exploiter les richesses: ce type de rapports est habituellement incarné par l’opération de production sous les différentes formes qu’elle a prises au cours de l’histoire.

Ainsi, la simple pierre, la houe à main, le moulin à vent, l’instrument à vapeur et les moteurs électriques sont des formes de production traduisant les rapports variés qui peuvent s’établir entre la nature et l’homme qui, tout au long de l’histoire, a essayé de l’exploiter.

• D’autre part, ses rapports avec ses semblables qui partagent son droit à bénéficier de la nature et de ses richesses: ce type de rapports est habituellement représenté par l’opération de distribution sous ses différentes formes.

L’esclavagisme, le féodalisme, le capitalisme, le socialisme et l’économique islamique sont tous des formes de distribution et traduisent une diversité de rapports qui s’établissent entre les membres de la société afin de déterminer la façon positive ou négative dont ils partagent les richesses de la nature.

Le marxisme a lié à tort les formes de distribution aux formes de production en considérant celle-là comme une superstructure émanant inévitablement de celle-ci.

Pour lui, tout rapport de production aboutit nécessairement à un rapport déterminé de distribution, lequel est approprié à la forme de production en cours et concourt à son développement, et lorsque les rapports de distribution, sous leur forme sociale, deviennent à un moment donné un obstacle face à la croissance de la production et que de nouveaux rapports de production et de nouvelles forces productives dont le développement nécessite une redistribution nouvelle apparaissent, les lois du matérialisme historique tendent à modifier l’équilibre social et à remplacer et à changer lesdits rapports de distribution par d’autres, qui sont à même de répondre aux nouveaux besoins de la production et de ses rapports.

C’est dire que c’est l’intérêt de la production, et non celui de l’homme, qui détermine et justifie les rapports de distribution et que toute forme de rapport de distribution est considérée comme juste et acceptable tant qu’elle va dans l’intérêt de la production. Le matérialisme historique a même considéré l’esclavagisme comme un système de distribution progressiste pendant l’étape où il servait l’opération de production.

Tout au contraire, l’Islam ne fait pas de l’intérêt de la production la base des rapports de distribution, mais établit ceux-ci sur des valeurs immuables, les valeurs humano-divines incarnées par « la Mandat de l’homme sur la terre » (khilâfah)1 et visant à assurer le bon droit (al-haq), la justice, l’égalité et à défendre la dignité humaine.

C’est pourquoi l’Islam condamne les rapports de distribution basés sur l’exploitation et l’injustice, et ceci, quels que soient le niveau et la forme de la production ; mieux encore, il ne se contente pas de condamner théoriquement ces rapports, mais il les a effectivement abolis, dans des circonstances où les rapports de production étaient, selon la logique marxiste, à cent lieues de nécessiter la condamnation et l’extirpation d’un tel genre d’exploitation.

De ce fait l’Islam lui-même, ainsi que son application, constitue un défi évident aux conceptions du matérialisme historique et aux valeurs du marxisme relatives à l’histoire et à l’économie.

Dans l’optique de l’Islam, l’évolution de l’expérience de l’homme avec la nature ainsi que ses progrès scientifiques doivent affecter continuellement les rapports de production. Étant donné que l’expérience scientifique de l’homme est en constant développement, il est tout naturel que son expérience et sa maîtrise de la nature s’accroissent progressivement et que ses outils et ses moyens de production s’améliorent sans cesse.

Quant aux rapports de distribution, ils sont fondés, selon la conception islamique, comme nous l’avons signalé plus haut, sur des droits humains immuables et sur la logique du « Mandat de l’homme sur la terre » (Khilâfah). Pour cela, la forme de distribution ne change pas forcément et ne se renouvelle pas obligatoirement suivant la modification des rapports de l’homme avec la nature.

Ainsi, lorsque l’Islam lie la propriété au travail et fait du travail et du besoin les deux bases de la propriété, en matière d’économie, il n’obéit ni à une nécessité circonstancielle ni à un souci d’enlever les obstacles dressés devant les forces productives, comme c’est le cas du marxisme qui voit dans la nationalisation la satisfaction de l’un des besoins des forces de production.

Pour l’Islam, baser la propriété sur le besoin et le travail, c’est adopter un principe immuable dans les rapports de la distribution, valable aussi bien pendant l’ère de la production manuelle, que pendant celle du moulin à vent que pour celle du moulin à vapeur.

L’instrument, quel qu’il soit: une pierre, une charrue ou un outil complexe, dont se sert l’homme, n’apprend pas à celui-ci le sens de la justice ; au contraire, il pourrait l’amener à dévier de la voie de la justice sociale et à se détourner des lois du « Mandat de l’homme sur la terre » (Khilâfah).

Là réside la faille qui assujettit la législation, dans le domaine des rapports de la distribution à l’évolution des opérations de production et des rapports de l’homme avec la nature ; car le développement de l’outil de production par certains membres de la société ouvre les portes à l’exploitation.

Il faut donc pallier cela en protégeant la société par des législations supplémentaires, pour que l’évolution des forces de production n’affecte pas le bon fonctionnement et la justice de la distribution. Pour ce faire, les éléments de l’économie de la Société islamique se divisent en trois catégories:

• La première catégorie comprend les éléments immuables, ceux qui régissent les rapports de distribution conformément aux principes de la justice sociale et du « Mandat de l’homme sur la terre » (Khilâfah). Ces éléments sont exprimés, dans l’Islam, sous forme des lois mentionnées textuellement dans le Coran et dans la Sunna ou déduits de ces lois.

L’exemple qui illustre cette catégorie d’éléments, c’est le fait de baser la propriété sur deux fondements seulement, le travail et le besoin, comme nous l’avons noté plus haut.

• La deuxième catégorie comprend des éléments variables concernant le domaine de distribution et l’organisation de ses rapports. Ces éléments sont nécessités par une éventuelle modification et complication des domaines de la production, et qui pourrait engendrer de nouvelles occasions d’exploitation.

L’exemple de ces éléments, c’est la fixation, par le juge légal, d’un maximum à ne pas dépasser dans l’exploitation de la terre ou d’autres sources de la richesse naturelle, au cas où l’autorisation d’une exploitation illimitée pourrait, avec le développement matériel et mécanique de l’opération de production, conduire à l’apparition de formes de monopole et d’exploitation inadmissibles en Islam.

Font partie de cette catégorie, les éléments islamiques variables dont nous avons précisé, dans le livre précédant, les indications immuables dans la législation islamique.

• La troisième catégorie comprend des éléments variables relatifs à l’opération de production, à son amélioration et au développement de ses moyens et de son rendement. Ces éléments sont naturellement évolutifs, car il est absurde de supposer l’immuabilité des rapports de l’homme avec la nature, étant donné que ces rapports sont les produits de l’expérience humaine et que celle-ci évolue continuellement.

La base de ces éléments est la recherche scientifique, les sciences positives et naturelles, y compris la science économique dans la mesure où elle a trait à la nature et aux lois naturelles de la production, telle la loi du rendement régressif, par exemple.

Ainsi, l’Islam a promulgué la première catégorie d’éléments sous forme de statuts immuables et a posé des indications générales permettant de définir la deuxième catégorie d’éléments. De cette façon, il a pu fixer les jalons de sa vision générale de la justice sociale et d’un mode de distribution sain dans la Société islamique.

Quant aux éléments de la troisième catégorie, que nous pouvons appeler des «éléments variables temporels» pour les distinguer des « éléments variables » précédents, leur définition est laissée aux études scientifiques et aux dernières découvertes auxquelles aboutira l’expérience humaine.

Dans ce domaine, l’État, dans la Société islamique, doit tracer une politique économique de production, basée sur les éléments variables et inspirée desdites études, à condition que le but de cette politique soit conforme à l’application et aux orientations islamiques de la production.

Ainsi, l’État doit-il, en traçant une politique de production, aplanir les obstacles naturels, en profitant des expériences et des réalisations de la science, et élaborer un plan d’orientation basé sur les méthodes statistiques.

Il faut, en outre, que l’État élimine les obstacles politiques qui empêchent la société d’exploiter ses richesses et qu’il mette fin à tous phénomènes susceptibles de porter atteinte à la dignité de l’individu et à sa souveraineté sur ses richesses. Il doit, par exemple, élaborer des législations capables de libérer la Société islamique de toutes les formes de dépendance économique et lui permettre de reprendre le contrôle total de son économie.

Dans les pages suivantes, en exposant quelques lignes détaillées sur la forme intégrale de l’économie de la société islamique, nous visons principalement à mettre en exergue la première et la deuxième catégorie des éléments de l’économie de cette société, c’est-à-dire « les éléments invariables » et « les éléments islamiques variables à indications générales invariables ».

  • 1. Voir à ce propos « Khilâfah de l’homme et Témoignage des Prophètes », même auteur