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Les Doctrines De La Justice Et De L'imamat

Selon la croyance des Chî'ah, l'un des principes de la cosmologie islamique est celui de la liberté et de la responsabilité humaines, et de la Justice divine concernant les devoirs prescrits, et la rétribution et la récompense fondées sur les actes accomplis librement. Les Chî'ah croient aussi à l'établissement d'un système de justice sociale fondé sur la juste distribution de la richesse, l'offre d'emploi égalitaire, et le respect des droits de tous les individus.

Les Chî'ah ont déduit le principe de la justice des fondements de l'Islam, et ont voulu qu'il soit observé, et par les gouvernants, et par les gouvernés. Mais les gouvernants ont propagé progressivement la philosophie de la prédestination. Ils voulaient que les gens croient que le malheur est le résultat d'une destinée prescrite, contre laquelle il n'y a d'autre alternative que la patience. Ces gouvernants insistaient sur le fait que les gens ne doivent pas exercer une libre volonté, ni faire un effort pour changer leur situation, ni se sentir responsables face aux événements sociaux.

En outre, les gouvernants ont maintenu que leurs actions doivent être interprétées comme une sorte d'ijtihâd. En d'autres termes on devait admettre qu'ils avaient leurs propres opinions personnelles et qu'ils ne devaient pas être blâmés même lorsqu'ils avaient tort.

Les Chî'ah se sont opposés énergiquement à cette attitude des gouvernants. Ils ont affirmé que selon les enseignements de l'Islam l'homme est un être responsable qui peut exercer sa volonté, que la société est le produit de la détermination humaine, et que les changements historiques peuvent se produire grâce aux efforts des hommes résolus et ayant un but.

En même temps, ils ont mis en avant des critères déterminés de l'ijtihâd afin d'empêcher toute opinion égoïste et irresponsable de se donner cette qualité.

La doctrine de l'Imamat

En ce qui concerne l'Imamat et la direction de la Ummah, les Chiites croient que:

Premièrement, le chef et le gouvernant des Musulmans doit être une personne dont la vie individuelle et sociale constituerait le meilleur modèle du mode de vie islamique. Non seulement il doit être accepté comme un modèle à imiter par ses partisans musulmans, mais même les non-musulmans devraient voir en lui et en sa direction, le meilleur exemple de la conduite d'un Musulman.

Deuxièmement, si on sait qu'Allah ou Son Prophète ont désigné une personne pour être le dirigeant des Musulmans, on doit automatiquement lui donner la préférence sur tous les autres candidats à cette dignité. Le fait que nous soyons obéissants à Allah et à Son Prophète implique que nous ne devions accepter aucun autre Imam que celui qu'ils ont désigné. Il ne peut pas y avoir de doute que, pour connaître le mérite et la capacité d'un individu, il n'y a pas de source plus digne de confiance qu'Allah et Son Prophète.

Les conséquences malheureuses de la violation de cette doctrine

a- La violation de cette doctrine déboucha sur l'effondrement total du système gouvernemental, lequel prit peu à peu la forme d'un despotisme héréditaire. Au nom de l'Islam, le paganisme, l'égoïsme et le féodalisme des empereurs romains et sassanides furent ressuscités sous une nouvelle forme. L'injustice et le chaos prévalurent, et le développement humain complet, la liberté de pensée, l'équitable distribution de la richesse et la sélection de personnes compétentes pour l'administration des affaires publiques prirent fin.

La Dame Fâtimah al-Zahrâ' (P), la fille du Saint Prophète, s'adressant pour la dernière fois aux femmes des Muhâjirine et des Ançâr, dit :

«Je me demande quelle caractéristique de l'Imam Ali a pu déplaire aux gens pour qu'ils cessent de le soutenir! Par Allah! Ils détestent son épée aiguisée, ses mesures fermes et sa rigueur dans l'application des Commandements Divins. Mais par Allah! Ils sont eux-mêmes les perdants. Le peuple n'a jamais souffert d'injustice sous le gouvernement d'Ali. Il les a toujours conduits vers la fontaine de la justice et du savoir et a toujours étanché leur soif».

Puis elle fit la prédiction suivante:

«Ce qu'ils ont fait, c'est comme une chamelle enceinte. Attendez jusqu'à ce qu'elle mette bas. Alors, vous tirerez d'elle un bol de sang et de poison mortel au lieu de lait. C'est comme cela que les auteurs (de ces agissements contre l'Imam Ali) subissent une perte terrible et que les générations à venir récolteront les mauvais fruits de ce que leurs prédécesseurs ont semé. Soyez certains que les agitations et les troubles auront raison de vous. Je vous avertis que vous serez confrontés au sabre, à la coercition, au chaos et à la tyrannie despotique. Vos biens seront emportés comme un butin, et vos gens seront battus comme des blés mûrs ».1

b - Les Musulmans ont perdu l'autorité compétente en matière de connaissance islamique.

Ceux qui étaient les interprètes de la révélation et les explicateurs de la connaissance islamique furent écartés, et ce, à un moment où les Compagnons du Prophète qui avaient fait leur apprentissage sous sa direction se faisaient rares. Pendant longtemps les califes négligèrent l'enregistrement des hadiths. Ils le découragèrent même.

Avec l'extension de la sphère de l'influence islamique, les besoins et les problèmes de la société augmentaient. Dans ces circonstances, on avait besoin d'une référence digne de foi et parfaitement au courant de l'esprit du Coran, pour dispenser la connaissance - comme l'avait fait le Prophète - à une échelle proportionnelle à l'expansion du monde musulman. Ce qui se faisait sentir le plus, c'était le besoin d'une source au-dessus de tout soupçon d'égoïsme et d'inféodation à la cause d'une mauvaise puissance.

Bien qu'une telle source existait à cette époque-là, malheureusement la société musulmane ne put pas en bénéficier. D'autre part, les mauvais gouvernants qui cherchaient à parvenir à leurs propres fins égoïstes, employèrent quelques savants notables et chèrement rémunérés avec l'argent du trésor public pour inventer et fabriquer des hadiths servant leurs intérêts et desservant ceux de leurs adversaires. Cette fausse propagande fut pratique courante durant le règne des Omayyades.

Toutefois, les Chiites, malgré cette campagne de déformation, n'oublièrent pas la doctrine de l'Imamat, ni n'acceptèrent la validité des mauvais gouvernements. Ils continuèrent à être guidés par les traditions des Imams, car ils savaient que le Prophète avait dit:

«Je vous laisse deux poids précieux (al-thaqalayn): Le Livre d'Allah (le Coran) et ma descendance (Ahl-ul-Bayt). Ils ne se sépareront pas l'un de l'autre».

Propos d'autant plus logique qu'une école idéologique et son dirigeant ne se séparent jamais. Sans un dirigeant convenable, il n'est guère certain que l'école pourra continuer.

Retour à la principale discussion

Ce que nous avons dit jusqu'ici montre clairement que les Chî'ah ne croient à rien qui puisse venir s'ajouter aux fondements et aux enseignements de l'Islam. La vérité vraie est qu'ils sont les défenseurs, et des vrais principes, et de l'Islam, et les partisans résolus d'un gouvernement intègre et juste. Il est significatif de savoir qu'au cours de la plupart de leurs conflits sérieux avec les gouvernants de l'époque, ces mêmes objectifs étaient toujours évidents. Citons-en quelques exemples:

Ibn Ziyâd dit un jour à Muslim Ibn 'Aqîl :

«O Ibn 'Aqîl! Tu es un mauvais homme. Les gens de cette ville vivaient dans le calme. Ils n'étaient pas désunis. Tu es venu ici, et te voilà qui sèmes la discorde. Tu es en train d'inciter un groupe contre un autre».

Muslim Ibn 'Aqîl répondit:

«Non, ce n'est pas vrai. Les gens, ici, croient que ton père a tué beaucoup de personnes pieuses et éprises de liberté parmi eux, et qu'il a fait couler le sang à flot. Il a fait revivre les traditions de Khosrô et de César. Je suis venu ici pour appeler les gens à la justice et aux Commandements d'Allah».

Ibn Ziyâd demanda:

«Est-ce que tu penses que vous ayez droit à ce gouvernement?»

Muslim Ibn 'Aqîl répondit:

«Il ne s'agit pas de le penser. J'en suis certain».2

Pendant l'Imâmat de l'Imam al-Hussayn (P), Mu'âwiyah ayant reçu des rapports sur son hostilité à son égard, lui écrivit une lettre le mettant en garde contre toute velléité de créer des troubles. En réponse à cet avertissement, l'Imam al-Hussayn (P) lui écrivit une lettre détaillée dans laquelle il énumérait les crimes qu'il (Mu'âwiyah) avait commis, notamment l'assassinat de ceux qui s'étaient opposés à sa tyrannie, et les innovations inadmissibles qu'il avait introduites dans la religion. Il conclut cette lettre par les mots suivants:

«Tu as ordonné à ton administrateur (Ibn Sumayyah) de tuer ceux qui adhéraient à la religion d'Ali, et il a exécuté tes ordres. Or tu sais bien que la religion d'Ali n'est autre que la religion du Prophète. Cependant, c'est au nom de cette même religion que tu occupes ta position actuelle. Tu sais que je ne crée pas de trouble. Mais je ne crois pas qu'il y ait pire trouble que ton propre gouvernement lui-même. Aussi crois-je que la meilleure chose que je puisse faire, c'est de te combattre». ("Al-Imâmah Wal Siyâsah", vol. I, p. 190).

Zayd Ibn Arqam ayant été choqué par le traitement criminel réservé à la famille du Prophète par les Omayyades, dit un jour à des proches collaborateurs d'Ibn Ziyâd:

«Vous autres, vous n'êtes pas meilleurs que les esclaves. Vous avez tué le fils de Fâtimah, choisi pour gouvernant Ibn Marjanah, lequel tue les Musulmans pieux et vous asservit. Vous vous soumettez à l'humiliation. Quel sort malheureux vous avez!» ("Al-Tabarî")

Au cours de tous ces échanges de propos, il était question d'injustice, d'humiliation, d'esclavage, de transgression des lois, d'une part, d'injonctions religieuses, de gouvernement intègre et de la tutelle (Wilâyah) de la sainte Famine du Prophète d'autre part. Propos d'autant plus pertinents qu'ils sont le reflet pur des enseignements de l'Islam.

Ils ne visaient qu'à défendre ce qui est vrai et juste, et c'est ce que l'Islam connote. Dans un sens plus large, ils ne visaient qu'à défendre les hommes et leur humanité.

Tous ces événements se sont déroulés avant l'insurrection des Iraniens contre les Omayyades et leur ralliement à la Famille du Prophète. Donc les allégations selon lesquelles le Chiisme serait une invention iranienne ne sont que pure fantaisie. Elles sont soit une aberration tendancieuse de l'histoire soit une exagération partiale du rôle iranien dans les grands changements produits dans l'histoire de l'Islam.

Les investigations historiques montrent que les Iraniens se sont opposés aux Omayyades à cause de leur injustice, de leur tyrannie, et de leur discrimination indue contre les Musulmans non arabes.

Le début du gouvernement Safavide en Iran et ses guerres avec les Ottomans à l'aube du 10ème siècle n'ont, eux non plus, rien à voir avec le commencement et le développement du Chiisme. Les événements et les mouvements des premières années de l'Islam, relatifs au Chiisme, les études théologiques et philosophiques chiites, précédèrent de plusieurs siècles l'époque Safavide. Comment donc peut-on prétendre que les Safavides aient eu quelque chose à voir dans le développement du Chiisme?

  • 1. Charh Nahj al-Balâghah, d'Ibn Abil-Hadîd al-Mu'tazali, vol. IV, p. 83
  • 2. Târîkh al-Tabarî, vol. VII, p. 267.